Les troubles alimentaires chez les hommes — pourquoi ils ne cherchent pas d'aide
Je suis titulaire d’un Doctorat de Pratique Professionnelle spécifiquement sur les troubles alimentaires masculins. Je suis, à ma connaissance, le seul clinicien en Europe à avoir achevé des recherches de niveau doctoral sur ce sujet. Je suis également en rétablissement à long terme d’un trouble alimentaire moi-même.
Je mentionne ces deux choses parce qu’elles illustrent le problème central : les troubles alimentaires masculins sont chroniquement sous-étudiés, systématiquement sous-diagnostiqués, et presque jamais évoqués par les hommes qui en ont fait l’expérience.
L’ampleur du problème
Une revue de 2024 dans le Deutsches Ärzteblatt estimait la prévalence à vie chez les hommes à 0,2 % pour l’anorexie mentale, 0,6 % pour la boulimie, et 1 % pour l’hyperphagie boulimique. Une étude mondiale de 2025 a conclu qu’environ un tiers des personnes souffrant de troubles alimentaires sont des hommes — et que le fardeau augmente plus rapidement chez les hommes que chez les femmes.
Une étude dans JAMA Open Network en décembre 2023 a documenté des augmentations marquées des taux d’hospitalisation pour les garçons souffrant de troubles alimentaires. Ces chiffres sont presque certainement des sous-estimations — les outils de dépistage ont été validés principalement sur des échantillons féminins.
Comment les troubles alimentaires masculins se présentent différemment
Beaucoup d’hommes avec des troubles alimentaires ne restreignent pas la nourriture de la façon que suggère le stéréotype clinique. Ils contrôlent la composition — protéines, glucides, macronutriments — de façons qui ressemblent, de l’extérieur, à une conscience de la santé ou à un engagement sportif.
La dysmorphie musculaire partage la même structure psychologique que l’anorexie : le corps comme jamais suffisant, le soi contingent à la performance physique, le comportement compulsif comme seule réponse disponible à un état intérieur insupportable.
« Les hommes que je vois avec des troubles alimentaires ne font pas quelque chose d’étrange. Ils font quelque chose de parfaitement cohérent au regard des pressions psychologiques qu’ils subissent. Le problème est que personne — ni leur médecin, ni leur famille, souvent pas eux-mêmes — ne le reconnaît comme un trouble alimentaire. On l’appelle fitness, discipline, dévouement. Ce n’est rien de tout cela. » — Philippe Jacquet
Pourquoi les hommes ne cherchent pas d’aide
La stigmatisation est réelle. Mais il y a un problème clinique plus spécifique : l’alexithymie — la difficulté à identifier et mettre en mots l’expérience émotionnelle — est significativement plus fréquente chez les hommes souffrant de troubles alimentaires. Beaucoup ne savent pas qu’ils ont un trouble alimentaire parce qu’ils n’ont pas accès au langage intérieur qui leur permettrait de nommer ce qu’ils vivent.