Corps numéro 2 : ce qu'est vraiment un trouble alimentaire masculin

Réflexion

Corps numéro 2 : ce qu'est vraiment un trouble alimentaire masculin

Dr Philippe Jacquet 16 July 2026 6 min de lecture

Beaucoup d’hommes qui développent un trouble alimentaire étaient, enfants, un peu enveloppés — un garçon portant un peu trop de poids. Ce que le trouble fait ensuite, sous une forme ou une autre, c’est rétrécir une vie. L’existence tout entière se contracte autour d’une seule idée : le corps. Si j’étais plus mince. Si j’étais plus sec. Si j’étais plus musclé, plus fort — alors ma vie serait heureuse. La promesse est qu’un corps parfait réglerait tout.

Le Corps numéro 2

Ce corps parfait, je l’appelle le corps imaginaire — le Corps numéro 2. C’est en général le corps d’un jeune dieu : musclé, très sec, sans un gramme de graisse. Et la poursuite ne finit jamais, parce que le problème n’a jamais vraiment été le corps. Une vie est faite pour être large — on va vers ce que l’on désire, on construit quelque chose : une vocation, un diplôme, un amour, sa princesse, son royaume. Dans un trouble alimentaire masculin, tout cela disparaît. Le royaume se réduit à une seule phrase : il faut juste que je sois plus musclé. Le corps imaginaire devient le lieu où toute une vie est censée se gagner — et ne peut jamais l’être.

Ce n’était jamais la nourriture

Sous le corps, il y a ce que le corps cache. Un trouble alimentaire est, au fond, une manière de ne pas ressentir. Pour l’homme pris dans la boulimie, ou dans l’hyperphagie, la nourriture sert à anesthésier — à changer ce qu’il ressent, à émousser la douleur du jour. Même le fantasme du corps parfait fait ce travail : il offre un avenir où tout serait enfin réglé, pour que le présent, avec son émotion réelle et insupportable, n’ait jamais à être rencontré. C’est, à sa façon, un mécanisme créatif — mais ce qu’il crée, c’est une manière d’éviter la réalité, avant tout la réalité de sa propre émotion.

Le père, et le modèle de la masculinité

Demandez à un enfant qui grandit dans la jungle ce qu’il veut devenir : il ne dira jamais « informaticien » — il n’en a jamais vu ; il ne peut même pas l’imaginer. Un garçon devient ce qu’il a vu. Et ce qu’il voit, avant tout, c’est son père : le père est l’image à travers laquelle un fils apprend ce que c’est qu’être un homme — le modèle même de la masculinité.

Ainsi, si un père ne peut pas exprimer son émotion, ne prend pas soin de lui, n’habite ni son corps ni son désir, le fils peinera lui aussi à faire ces choses. Pire : un garçon qui ne voit jamais son père ressentir grandit en croyant que ressentir n’est pas viril — que l’émotion est féminine, de fille, une faiblesse. Il apprend à faire quelque chose de l’insupportable plutôt qu’à le ressentir. Et très souvent, ce quelque chose se fait avec la nourriture, et avec le corps.

Pourquoi on passe à côté des troubles alimentaires masculins

Les hommes demandent de l’aide moins, et plus tard. Mais la raison plus profonde pour laquelle le trouble passe inaperçu, c’est qu’il se déguise en vertu. Un homme arrive en s’entraînant quatre fois par semaine, mangeant « clean », d’une discipline farouche autour de la nourriture — et tout le monde autour de lui, son médecin compris, y lit de la santé, du sérieux, la concentration d’un athlète. Pourtant, les quatre séances de sport peuvent être une manière de purger des calories ; la discipline peut être une obsession du poids et de la forme. Le trouble alimentaire est là-dessous, invisible.

Il échappe même aux professionnels. Quand j’ai mené l’enquête de mon doctorat, la réponse que j’entendais encore et encore, de la part d’analystes et de psychothérapeutes masculins expérimentés, était : « Je n’ai jamais vu d’homme avec un trouble alimentaire. » Ils en avaient vu — ils ne l’avaient simplement pas reconnu. Et j’en suis venu à penser que cet aveuglement n’est pas accidentel. Voir un trouble alimentaire chez un homme, c’est s’approcher inconfortablement de son propre rapport à la nourriture, au corps et au contrôle. Il est plus facile de ne pas voir.

Comment les hommes guérissent — un continuum de soin

Traiter un homme n’est pas une technique unique mais un continuum, parcouru à ses côtés. Cela commence souvent presque comme un coaching concret : une aide pratique pour desserrer l’emprise du comportement. De là, cela devient psychothérapie — comprendre son rapport à lui-même et au monde. Et plus loin encore, cela devient un travail analytique, où les questions se tournent vers le sens, vers la vocation, parfois vers la spiritualité. Ce ne sont pas des étapes bien nettes ; le territoire est toujours plus vaste que la carte. Mais il y a une direction, et une part du travail consiste simplement à accompagner un homme sur ce chemin — l’aider à accepter sa propre émotion, et trouver des images de la masculinité plus larges que celles que la culture lui tend. Rambo, le costaud, le magnat, le héros masqué : c’est un type d’homme, pas tous les hommes. Il existe des vies héroïques qui ne ressemblent en rien à cela — l’homme qui écrit le livre, qui poursuit une maîtrise silencieuse — et un garçon a besoin de savoir qu’elles existent.

Le corps est l’enveloppe ; la personnalité est la lettre

Il en va de même du corps lui-même. Notre culture vend aux hommes un seul corps — dessiné, sec, musclé — et le récompense partout : le héros est sec, l’homme qui réussit est sec, l’homme à la belle femme est sec. Mais tout le monde n’est pas bâti pour ce corps, et un garçon ne grandit pas dans le vide ; l’idéal lui est imposé. La société a là un vrai travail à faire — les films, les récits, les images qui pourraient nous donner des héros de toutes les formes, pour qu’un jeune homme sente qu’il y a une place pour la sienne.

Car le corps n’est que l’enveloppe. La personnalité est la lettre. Le corps compte — mais ce qui compte, c’est un corps qui vous permet d’agir, et de vivre votre vie, plutôt qu’un corps qui en devient la totalité.

Ce qu’est vraiment guérir

Guérir ne veut pas dire qu’un jour les problèmes ont disparu. Cela veut dire quelque chose de plus précis : ne plus utiliser la nourriture pour gérer l’émotion. La nourriture est un carburant — de l’essence dans une voiture. On ne remplit pas le réservoir parce qu’on est triste, on n’en rajoute pas parce qu’on est en colère, on n’en retire pas parce qu’on est heureux. L’essence n’a rien à voir avec vos sentiments. La nutrition, de la même façon, doit être séparée de l’émotion. Guérir, pour un homme, c’est finalement cela : quoi que je ressente, cela ne décide plus de ce que je mange.

Un trouble alimentaire est une maladie grave, chez l’homme comme chez la femme, et se traite comme telle. Mais nommer ce qu’il fait réellement — et donner au sentiment qui est dessous un autre endroit où aller — c’est là que commence la guérison. C’est aussi le versant corporel d’une histoire plus vaste : l’énergie qu’un jeune homme doit apprendre à maîtriser, retournée, faute de canal, contre lui-même.

Si vous vous reconnaissez, ou reconnaissez un proche, le Dr Jacquet reçoit pour les troubles alimentaires masculins et la bigorexie, à Londres et en ligne. Prendre rendez-vous.

Fait partie de la série Une seule énergie, une vie entière — le développement masculin à travers une vie.

Philippe Jacquet est psychotherapeute integratif, analyste jungien et specialiste des addictions en retablissement de longue date. Forme a la Hazelden Foundation, il exerce depuis plus de 25 ans a Harley Street, Londres. Il propose un traitement individuel sur mesure, une alternative a la cure résidentielle pour ceux qui ont besoin d’une profondeur clinique dans une confidentialite totale. Seances en anglais et en francais.