Réflexion
L'énergie de Kronos : comment l'agressivité d'un jeune homme devient ambition
Le développement d’une femme s’organise, en partie, autour d’une réalité corporelle et cyclique avec laquelle elle doit composer. Celui d’un homme s’organise autour d’une énergie qu’il doit apprendre à maîtriser. J’ai fini par l’appeler, d’après le mythe, l’énergie de Kronos : la force brute, agressive, avide, qui habite le garçon — la volonté de puissance, le refus d’être petit, l’élan primitif de saisir la vie. Non maîtrisée, elle est dangereuse : pour les autres, et surtout pour lui-même. Maîtrisée, elle est le moteur de toute une vie — ambition, courage, capacité d’aller vers ce que l’on veut.
Le nom est délibéré. Kronos, après tout, est le père du mythe qui dévora ses propres enfants plutôt que d’être surpassé par eux. C’est précisément l’avertissement que porte cette énergie : elle appartient au monde des pères et des fils, du dépassement et de la crainte d’être dépassé — et elle vire au sombre partout où elle est redoutée au lieu d’être guidée.
L’arc du devenir-homme
Le passage de l’une à l’autre a une forme. Dans l’enfance, l’énergie est pur corps et pure impulsion. Elle doit d’abord être canalisée — c’est, au mieux, ce à quoi sert le sport : un contenant où l’agressivité peut se dépenser, se discipliner, et s’éprouver comme force plutôt que comme honte. Mais la canalisation n’est pas la fin. La tâche ultime est la maîtrise : le jeune homme prend lui-même les rênes, pour que l’énergie serve ses fins au lieu de le mener. Force brute, puis force canalisée, puis force maîtrisée, puis ambition. Tel est l’arc du devenir-homme — et une grande part de ce que l’on appelle le mal-être masculin est un jeune homme arrêté quelque part sur ce chemin.
Les deux mondes, et le passage de l’un à l’autre
Cela tourne mal lorsqu’un garçon ne parvient pas à franchir un certain passage. Le début de la vie est le monde de la mère : le monde où la nourriture est le premier langage de l’amour, où les besoins sont comblés, où il est sûr de rester petit. Grandir, c’est passer dans le monde du père — le monde du défi, de la séparation, du risque, et de l’exigence de devenir quelqu’un de soi. Certains jeunes hommes ne franchissent jamais ce passage. Ils demeurent dans le premier monde, et le second leur reste fermé.
Pourquoi la nourriture et l’alcool sont là où les garçons s’enlisent
C’est là, dans mon expérience clinique, ce qui sous-tend une grande part de la souffrance masculine. Un trouble alimentaire masculin, c’est souvent un garçon resté dans le monde où la nourriture répond à tous les besoins — le monde maternel, infantile — au lieu de se tourner vers le monde qui lui demande quelque chose. L’énergie qui devrait le pousser dans la vie se retourne contre le corps. L’addiction est le même mouvement par une autre voie : une substance qui comble le besoin sans qu’il faille affronter le monde. Dans chaque cas, l’énergie de Kronos n’a trouvé aucune issue, et elle consume le jeune homme de l’intérieur. Ce qui ressemble à plusieurs problèmes distincts — l’alcool, la drogue, la guerre contre la nourriture, la rage, l’absence de direction — n’est souvent qu’un seul : une énergie qui n’a nulle part où aller.
Le père : la blessure et le remède
Au centre de tout cela se tient le père. C’est par un père — présent, exigeant, et sûr d’approche — qu’un fils en vient à sentir que le monde du père vaut la peine d’être habité. Là où le père est absent, ou dévorant, le passage ne se fait pas, et l’énergie reste sans direction. C’est pourquoi le père est si souvent à la fois la blessure et le remède — et pourquoi un père qui, simplement, se montre présent pour son fils en difficulté a déjà commencé le travail.
Le travail
La tâche de la thérapie n’est donc pas d’éteindre le feu d’un jeune homme, mais de l’aider à le maîtriser : rendre le monde du père franchissable, canaliser l’agressivité, et lui remettre les rênes de son propre élan. Bien menée, l’énergie même qui devenait destruction devient direction. C’est le travail auquel j’ai consacré ma carrière — et il m’a laissé une conviction : le jeune homme le plus autodestructeur est souvent celui qui recèle le plus d’ambition en attente d’être libérée.
Rien de tout cela ne romantise le danger réel. Un trouble alimentaire ou une addiction est une maladie grave, et se traite comme telle. Mais nommer ce qui se joue en dessous — et lui donner une issue — est souvent là où commencent le rétablissement, et une vie.
L’énergie qu’il faut maîtriser dans la première moitié de la vie devient, dans la seconde, la question du sens : voir la crise de la quarantaine.
Quand cette même énergie se retourne contre le corps plutôt que vers le monde, elle devient un trouble alimentaire masculin : voir Corps numéro 2.
Fait partie de la série Une seule énergie, une vie entière — le développement masculin à travers une vie.