Réflexion
Un regard jungien sur les troubles alimentaires : Marion Woodman et la faim sous le symptôme
La plupart des traitements des troubles alimentaires se concentrent, à juste titre, sur le comportement. La priorité est de restaurer le poids, de briser le cycle de la restriction ou des crises, et de mettre la personne en sécurité. Ce travail sauve des vies. Mais il peut finir par traiter le symptôme comme s’il était tout le problème.
La psychologie jungienne et des profondeurs part d’ailleurs. Elle demande à quoi le symptôme sert vraiment. L’idée est que refuser la nourriture, ou manger puis se faire vomir, n’est pas une autodestruction absurde. C’est plus proche d’un message. Et le rétablissement dépend, au moins en partie, de ce que l’on parvient à entendre de ce message.
Marion Woodman : le corps comme vase de l’âme
Personne n’a fait plus que Marion Woodman (1928-2018) pour façonner ce regard. Cette analyste jungienne canadienne a placé les troubles alimentaires au cœur de la psychologie des profondeurs. Elle connaissait le terrain de l’intérieur. Woodman a elle-même souffert d’anorexie, jusqu’à la quarantaine, avant de quitter l’Ontario pour Zurich et se former à l’Institut C. G. Jung. Une grande partie de sa pratique fut ensuite consacrée à des femmes anorexiques, boulimiques ou en proie à l’hyperphagie compulsive.
Ses premiers livres, The Owl Was a Baker’s Daughter (1980) et Addiction to Perfection (1982), exposaient une idée radicale pour l’époque, et toujours éclairante. Woodman voyait le trouble alimentaire comme une rupture dans la relation entre le corps et la psyché, et comme le signe de ce qu’elle appelait le féminin refoulé. Dans une culture organisée autour du contrôle, de la réussite et de la perfection, disait-elle, une manière d’être plus ancienne et plus incarnée avait été reléguée hors de vue. Le corps qui s’affame ou se gave exprimait une faim qui n’avait jamais vraiment à voir avec la nourriture. Elle avait à voir avec le sens, et avec un sentiment du sacré que l’on avait enfoui.
Le perfectionnisme était au centre de sa pensée. Le besoin d’être irréprochable, de discipliner le corps pour lui donner une forme idéale, elle y voyait une sorte d’addiction en soi, un refus de la réalité instinctive, désordonnée et imparfaite d’avoir un corps. Pour Woodman, guérir, c’était revenir au corps. Non comme à un ennemi à maîtriser, mais comme au lieu où habite l’âme, un lieu à habiter plutôt qu’à dominer.
Angelyn Spignesi et la lecture archétypale
Woodman n’était pas seule. Dans Starving Women: A Psychology of Anorexia Nervosa (1983), la psychologue archétypale Angelyn Spignesi, dans la lignée de James Hillman, entra directement dans les images et le langage de l’anorexie. Plutôt que d’expliquer le symptôme pour le faire disparaître, elle le prit au sérieux. Spignesi lisait en partie l’anorexie comme un refus inconscient d’un rôle féminin étroit et tout tracé, et du poids de l’archétype de la Mère que l’on attend si souvent des femmes. Dans cette lecture, le corps affamé n’est pas seulement malade. Il dit quelque chose sur ce qui ne peut pas se vivre de la manière prescrite.
Anita Johnston : le mythe, la métaphore et la faim plus profonde
La psychologue des profondeurs Anita Johnston a porté la même idée à un public plus large dans Eating in the Light of the Moon, à travers le mythe, le conte et la métaphore. Formée à la psychologie jungienne, elle a passé sa carrière dans un champ où peu de collègues travaillent ainsi. Son point central rejoint Woodman et Spignesi. Le trouble alimentaire est généralement le symptôme de besoins plus profonds, émotionnels et spirituels, restés insatisfaits. Et les vieux récits, bien lus, peuvent aider quelqu’un à retrouver un soi que le symptôme protégeait.
Ce qu’apporte le regard jungien
Ces auteurs s’appuient sur les fondations de Jung plutôt que sur un texte qu’il aurait consacré à l’alimentation, car il n’en a pas écrit directement. Ce qu’ils lui empruntent, c’est une manière de voir. Un symptôme a un sens. La psyché parle par symboles. Et le but du travail n’est pas seulement de supprimer le symptôme, mais de comprendre et d’intégrer ce qu’il exprime, ce long chemin que Jung appelait l’individuation.
Rien de cela ne remplace les soins cliniques. Le poids, la sécurité médicale et l’arrêt des conduites dangereuses comptent énormément, et tout praticien responsable s’en occupe d’abord. Mais le regard jungien ajoute quelque chose qu’une approche purement comportementale peut manquer. Il traite la personne comme un être dont la souffrance a un sens, et il s’occupe de la déconnexion sous-jacente, au corps, au ressenti, à tout sentiment de finalité, que le trouble alimentaire gérait jusque-là.
Une note sur les hommes
Il faut le dire : toute cette tradition, Woodman, Spignesi, Johnston, concerne presque uniquement les femmes et le féminin. Ce centrage a été important, et le travail qui en est sorti est riche. Mais il a laissé de côté les hommes souffrant de troubles alimentaires, alors même que leur nombre est aujourd’hui bien plus élevé qu’on ne le pensait, et que la honte empêche beaucoup d’entre eux de demander de l’aide. Les questions que pose la psychologie des profondeurs, à quoi sert le symptôme et quelle faim se cache dessous, valent tout autant pour les hommes. Mais la forme qu’elles prennent dans la psychologie d’un homme mérite une attention propre.
Le Dr Philippe Jacquet est titulaire d’un doctorat sur les troubles alimentaires masculins. Analyste jungien et psychothérapeute, il exerce au centre de Londres et en ligne. Vous pouvez en savoir plus sur son travail avec les troubles alimentaires et plus particulièrement les troubles alimentaires masculins.