Réflexion
Ozempic et troubles alimentaires : pourquoi ces médicaments passent à côté
Ozempic peut rendre un corps plus petit. Ce qu’il ne peut pas faire, c’est répondre à la question que posait le fait de manger.
De plus en plus de personnes qui me contactent parlent d’Ozempic, ou de l’une des autres injections amaigrissantes. Certaines sont curieuses ; quelques-unes ont même interrompu leur thérapie parce que le poids diminuait et qu’il semblait, un moment, que le problème était réglé. Après des années passées auprès de personnes souffrant de troubles alimentaires, je veux dire simplement ce que j’observe.
Ce que fait le médicament, et ce qu’est vraiment un trouble alimentaire
Ozempic et les médicaments de sa famille agissent en prolongeant la satiété et en réduisant la faim. Pour quelqu’un dont la difficulté est réellement l’appétit, cela peut aider. Mais un trouble alimentaire n’a jamais été une affaire de faim. Les personnes qui en souffrent ne mangent pas parce qu’elles ont faim : elles continuent longtemps après être rassasiées. Le fait de manger fait tout autre chose. Un médicament qui réduit la faim vise donc un problème que ces personnes n’ont pas, et passe à côté du mécanisme qui les gouverne réellement.
Soyons clairs sur l’autre versant : je ne suis pas opposé à ces médicaments. Pour une personne réellement, dangereusement obèse, qui doit perdre beaucoup de poids rapidement pour sa santé, ils peuvent être le bon outil. Mon propos est plus précis : pour un trouble alimentaire, ils traitent la mauvaise chose.
Réarranger les transats du Titanic
Voici ce que je vois le plus souvent. Une personne se servait de la nourriture pour gérer son émotion, pour l’anesthésier, pour tenir la journée, et sur le médicament, elle ne peut plus s’en servir ainsi. Mais l’émotion n’a disparu nulle part. Le besoin qu’elle comblait est toujours là. Alors la personne prend simplement un autre outil : elle se met à vapoter, à boire, ou autre chose, pour faire le travail que faisait la nourriture.
Les cliniciens appellent cela un déplacement du symptôme, et avec ces médicaments, je le vois désormais sans arrêt. Le poids diminue, tout le monde se réjouit, mais dessous, rien n’a changé. C’est réarranger les transats du Titanic : on a retiré le symptôme et laissé la cause parfaitement intacte.
Est-ce qu’Ozempic marche pour l’hyperphagie boulimique ?
C’est la question que l’on me pose le plus souvent, alors répondons-y par ce qu’est vraiment la crise. Se gaver, c’est absorber une énorme quantité de nourriture en une seule fois, dans un temps très court : certains avalent cinq à dix mille calories d’un coup. Et le but n’est ni le plaisir ni la faim : c’est d’anesthésier l’émotion, d’inonder le système au point de noyer un moment ce qui est ressenti. Un médicament qui atténue la faim ne touche pas ce but, et c’est pourquoi l’élan survit si souvent à l’injection, ou se déplace ailleurs.
Pourquoi mâcher apaise
Presque tout être humain porte une part d’angoisse, et l’angoisse est une forme de peur : une crainte diffuse qu’un événement, quelque part dans l’avenir, va mal tourner. Or regardez ce que fait le fait de manger. Mettre un aliment dans la bouche et le mâcher ramène fermement au présent. Et dans cet instant, on n’est plus dans l’avenir redouté : brièvement, l’angoisse retombe. Puis on avale. Le soulagement du présent s’en va, la culpabilité arrive, l’angoisse de l’avenir revient, et il faut donc manger de nouveau. C’est la boucle. Ce n’est pas de la gourmandise : c’est une personne qui se sert du seul ancrage au présent qu’elle ait trouvé.
Tout à voir avec la nourriture, et rien à voir avec la nourriture
C’est pourquoi je définis ainsi un trouble alimentaire : un trouble psychologique complexe centré sur la nourriture. Je le dis deux fois, parce que cela compte : un trouble psychologique complexe centré sur la nourriture. Tout à voir avec la nourriture, et rien à voir avec la nourriture.
Les régimes, le poids, les calories, la silhouette : c’est la partie émergée de l’iceberg. Les gens essaient tous les régimes extrêmes imaginables pour perdre du poids, et cela ne tient jamais, parce que le vrai problème, ce sont les neuf dixièmes sous la surface : une souffrance du rapport à soi, de l’émotion, des relations, parfois une difficulté psychiatrique. C’est cela qu’il faut traiter. Un médicament amaigrissant, comme un régime, ne travaille que sur la pointe de l’iceberg. Il ne peut pas atteindre ce qui la soutient.
L’ordre du travail : l’émotion d’abord, l’alimentation ensuite
Il y a une seconde raison pour laquelle l’approche « réglons d’abord l’alimentation » échoue, et elle tient à l’ordre. Quand le travail émotionnel est bien mené, les crises cessent : la nourriture n’est plus nécessaire pour gérer le ressenti. Mais ce n’est pas toujours la fin de l’histoire. J’ai accompagné des personnes qui, après un long et vrai travail thérapeutique, ne se gavent plus du tout et restent pourtant assez corpulentes, parce qu’à chaque repas elles choisissent encore le mauvais aliment.
Il y a donc aussi un travail concret à faire, mais on ne peut pas commencer par là. On traite d’abord la racine émotionnelle, pour que la nourriture perde son rôle ; alors seulement le travail diététique devient possible et utile. L’émotion d’abord, l’alimentation ensuite. Dans l’autre sens, on en revient à faire un régime sur la pointe de l’iceberg.
La troisième raison d’en prendre : la jeunesse
Il y a, sous une grande part de la vague Ozempic, un motif qui n’est ni l’obésité ni un trouble alimentaire, et qui mérite d’être nommé. La plupart des gens n’étaient pas gros quand ils étaient jeunes. Le poids est arrivé comme il arrive à presque tout le monde, peu à peu, au fil des décennies, avec les enfants, le bureau et les dîners, jusqu’au jour où le corps dans le miroir est simplement un corps plus vieux. Et c’est cela que beaucoup essaient réellement de perdre : non pas les kilos, mais les années. La graisse en est venue à représenter l’âge lui-même, et l’injection promet le retour du corps jeune, celui sans graisse, celui d’avant.
Vue ainsi, Ozempic n’est pas seulement un traitement médical. C’est le plus récent sacrement de l’église de la haine de soi dont j’ai parlé ailleurs (en anglais), une réponse chimique à la peur de vieillir, vendue à une culture qui a déjà décidé qu’un corps vieux est un corps raté. Et c’est pourquoi la déception est si fréquente. Le poids s’en va, et les années, bien sûr, restent. Vous êtes plus léger, et toujours cinquantenaire. Ce que l’on médicamentait n’était pas du tout le corps, mais le refus du temps, et aucun médicament ne touche à cela. Le vrai travail, là, est celui que toute cette culture évite : faire la paix avec un corps qui a le droit d’avoir de l’âge.
En conclusion, honnêtement
Ozempic peut rendre un corps plus petit. Ce qu’il ne peut pas faire, c’est vous dire à quoi servait la nourriture, quelle émotion elle gérait, et ce que la personne fera maintenant qu’elle a disparu. Pour une obésité véritable, il a sa place. Pour un trouble alimentaire, le travail de fond reste à faire, et tant qu’il ne l’est pas, le poids, ou le vapotage, ou ce qui viendra ensuite, n’est que le même problème sous un autre costume.
Un trouble alimentaire est une maladie grave, chez la femme comme chez l’homme, et se traite comme telle. Les hommes, d’après mon expérience, arrivent souvent à ce travail des années trop tard, parce qu’on leur a dit trop longtemps que ce n’était pas une maladie d’homme. Si vous vous reconnaissez, ou reconnaissez un proche, ce travail de fond est précisément ce que propose ce cabinet : lire aussi Corps numéro 2, l’hyperphagie et la bigorexie, ou prendre rendez-vous.
Ce que l’appétit faisait pour vous : Manger ses émotions, la faim de l’âme.