Réflexion
Manger ses émotions : la faim de l'âme
Manger ses émotions, c’est se tourner vers la nourriture non pas parce que le corps a faim, mais parce que quelque chose d’autre a faim. Pour comprendre ce quelque chose, on peut ouvrir un manuel de nutrition. On peut aussi ouvrir un conte.
Hansel et Gretel : deux enfants abandonnés dans la forêt, affamés. Ils tombent sur une maison en pain d’épices, et ils la dévorent, par désespoir et par tentation. Tout y est déjà : l’abandon, la faim qui n’est pas seulement de nourriture, et la douceur qui se présente au moment le plus vulnérable, avec son piège à l’intérieur. Le conte dit ce que la nutrition ne dit pas : derrière la compulsion alimentaire, il y a une faim émotionnelle, une famine même.
La vraie faim est psychique
Dans une perspective jungienne, celle qu’a portée l’analyste Marion Woodman, la vraie faim n’est pas dans l’estomac : elle est dans l’âme. L’âme a faim d’amour, d’acceptation, de sens, de la douceur de la vie, de sécurité, de complétude. La nourriture devient le substitut symbolique : tous ces besoins de l’âme sont concrétisés dans de la nourriture solide. Et c’est précisément pour cela que cela ne marche jamais : un vide qui est de l’ordre de l’âme, le corps ne pourra jamais le remplir. On peut manger indéfiniment et rester affamé, parce qu’on nourrit le mauvais étage.
Le rituel, dans une société désacralisée
Il y a autre chose, que je vois chaque semaine dans mon cabinet. Notre société a retiré le sacré de presque tous ses rituels. Regardez le mariage, et les divorces qui l’entourent ; regardez ce que sont devenus les passages de la vie. Chaque rituel a été, d’une manière ou d’une autre, désacralisé. Or un rituel sert à quelque chose de précis : il aide à traverser les émotions. Enlevez les rituels, et les gens s’en fabriquent, dans la compulsion : autour de la nourriture, autour des substances.
Le rituel alimentaire, je peux le décrire heure par heure : on rentre chez soi, on achète la nourriture parfaite, on dispose tout, on commence la cérémonie de manger, et quand le rituel est fini, on sombre. Ce n’est pas de la gourmandise : c’est une liturgie privée, qui fait pour la personne ce que les rituels collectifs ne font plus. Le problème n’est pas qu’elle ait un rituel. C’est que son rituel la détruit.
Le banquet de l’ombre
La crise alimentaire est aussi une rencontre avec l’ombre, la part sombre de la personnalité. Dans une société où l’on n’a nulle part le droit d’exprimer son ombre, la compulsion devient l’occasion d’être en contact avec elle : le côté manipulateur, le mensonge, la transgression, mais aussi tout ce qu’on a dû cacher de soi, les émotions, les besoins, la vulnérabilité, poussés dans l’inconscient. Le binge est un rendez-vous secret avec tout ce qu’on ne montre jamais.
Les figures : la mère, l’enfant éternel, le trickster
Quelques figures archétypales président à cette table. La mère, d’abord, dans ses deux visages : la nourriture peut représenter la mère nourricière, et manger ses émotions peut être la tentative inconsciente d’obtenir le réconfort inconditionnel qu’on n’a jamais eu d’elle. Je reçois des clients qui mangent leurs émotions et qui, au fond, n’ont jamais été nourris par leur mère : ils cherchent dans l’assiette ce qui a manqué dans les bras. Et la mère dévorante n’est jamais loin : ce qui nourrit peut engloutir.
L’enfant éternel ensuite, le puer aeternus et la puella : le schéma enfantin de la gratification immédiate, tout, tout de suite. Et le trickster, le fripon : cette voix impulsive qui murmure, une seule bouchée de plus, on ne vit qu’une fois.
On peut enfin voir la compulsion comme un problème spirituel : une tentative détournée, et vouée à l’échec, de transformation spirituelle. La personne cherche l’extase, la sortie de soi, la transcendance ; elle les cherche dans le seul temple qui reste ouvert, le réfrigérateur.
Le porno intérieur
Une cliente me l’a dit un jour avec une précision que je n’ai jamais oubliée : je suis anxieuse tout le temps ; mais quand je pense au binge, à la fantaisie du binge, c’est comme un film pornographique, je m’excite, et soudain le futur devient excitant au lieu d’être effrayant. Quand je mets la nourriture dans ma bouche, je sens l’anxiété se relâcher. Et à l’instant où j’avale, la honte et la culpabilité arrivent.
Tout le cycle est dans ces trois phrases : l’anticipation qui transforme l’angoisse en excitation, le soulagement de l’instant, et la honte immédiate qui recrée l’angoisse, qui appellera le prochain binge. C’est cela, manger ses émotions : un cercle vicieux parfait, qui se referme sur lui-même.
Le travail : du cercle vicieux au cercle vertueux
Alors, que fait-on ? On ne commence pas par un régime : le régime attaque le symptôme et nourrit le cycle. Le travail consiste à ramener du sacré dans sa vie. Pas du secret : du sacré. Créer du sens. Créer des rituels vivants, qui aident réellement à traverser les émotions, pour que la liturgie du réfrigérateur perde son monopole. Nourrir l’âme à son étage à elle : le lien, le sens, la beauté, ce qui vous dépasse. Et apprendre, en thérapie, à sentir et à traverser les émotions que la nourriture avalait à votre place, ce qui rejoint le travail sur l’alexithymie, ce corps qui ne sait plus dire ce qu’il ressent.
Manger ses émotions est un cercle vicieux. La guérison est la construction, patiente, d’un cercle vertueux : chaque émotion traversée sans nourriture renforce la capacité de traverser la suivante, comme chaque binge renforçait le besoin du suivant. Le même mécanisme, retourné dans le bon sens.
Je reçois, en français et en anglais, à Harley Street à Londres, à Paris, et en visioconférence sécurisée. Voir aussi l’hyperphagie, l’alexithymie, et Ozempic et les troubles alimentaires. Prendre rendez-vous.