L'alexithymie : quand les mots manquent pour nommer ce qu'on ressent

Réflexion

L'alexithymie : quand les mots manquent pour nommer ce qu'on ressent

Dr Philippe Jacquet 30 May 2026 7 min de lecture

Il existe une forme de souffrance qui porte rarement son nom. Ce n’est pas exactement la dépression, même si elle l’accompagne souvent. Ce n’est pas non plus l’anxiété, même si la tension n’est jamais loin. C’est quelque chose de plus discret et de plus désorientant : le sentiment que quelque chose d’émotionnel se produit en soi, tout en étant incapable d’identifier, de nommer ou de comprendre de quoi il s’agit.

C’est l’alexithymie. Et si vous vous êtes déjà retrouvé à fixer le vide lorsque quelqu’un vous demandait ce que vous ressentez, ou à réaliser avec un choc que vous serriez la mâchoire ou reteniez votre souffle depuis des heures sans savoir pourquoi, il vaut la peine de comprendre ce qu’est cette condition, d’où elle vient, et ce que l’on peut faire pour y remédier.

Ce que l’alexithymie signifie réellement

Le terme a été forgé au début des années 1970 par le psychiatre Peter Sifneos, à partir de racines grecques : a (sans), lexis (mot), thymos (émotion). Littéralement : sans mots pour l’émotion.

La recherche contemporaine, notamment une revue majeure publiée en 2025 par Luminet et Nielson dans l’Annual Review of Psychology, définit l’alexithymie comme un trait de personnalité multidimensionnel caractérisé par trois difficultés fondamentales : difficulté à identifier ses émotions, difficulté à les décrire à autrui, et un style de pensée orienté vers l’extérieur, une tendance à focaliser l’attention sur les faits concrets et les événements plutôt que sur le vécu émotionnel intérieur.

Une quatrième dimension (une vie fantasmatique appauvrie, une capacité limitée à la rêverie ou à l’élaboration imaginaire) fait l’objet de débats dans la littérature, bien qu’elle soit fréquemment présente sur le plan clinique.

L’alexithymie n’est pas un diagnostic psychiatrique. C’est un trait qui existe sur un continuum. Les estimations suggèrent qu’elle touche environ 10 % de la population générale, et jusqu’à 25 % des patients en psychiatrie (Luminet & Nielson, 2025 ; revue systématique, MDPI, 2024). Elle est associée à une large gamme de difficultés : dépression, anxiété, troubles alimentaires, addiction, douleur chronique, et plaintes somatiques qui résistent aux explications médicales habituelles.

Ce que ça ressemble de l’intérieur

Les personnes présentant une alexithymie élevée décrivent souvent un vide intérieur déconcertant. Lorsque quelque chose de pénible se produit, elles peuvent ressentir un inconfort corporel diffus (une oppression dans la poitrine, une lourdeur dans les membres, une fatigue soudaine) sans pouvoir associer une émotion à cette sensation. À la question « comment vous sentez-vous ? », elles peuvent trouver la question incompréhensible et répondre par une description des faits plutôt que de leur expérience intérieure.

Il ne s’agit pas d’indifférence. Ce n’est pas que rien ne se passe émotionnellement. Au contraire (le corps l’enregistre) mais les systèmes cognitifs et linguistiques qui traduiraient normalement l’activation physiologique en un état émotionnel reconnu n’ont pas été développés de façon fiable, ou ont été supprimés.

Les conséquences dans la vie quotidienne sont significatives. Les relations sont souvent difficiles, non pas parce que la personne ne s’en préoccupe pas, mais parce que la syntonie émotionnelle (la reconnaissance mutuelle des états affectifs qui crée l’intimité) est genuinement difficile à atteindre. Les partenaires se sentent souvent exclus. La personne alexithymique peut se sentir chroniquement incomprise, ou observer les réponses émotionnelles des autres comme depuis derrière une vitre.

Dans le corps, le coût peut être considérable. La recherche établit de façon constante un lien entre l’alexithymie et des symptômes somatiques élevés (maux de tête, problèmes gastro-intestinaux, douleurs chroniques) ainsi qu’avec des troubles du sommeil. L’hypothèse, soutenue par des données empiriques croissantes, est que les émotions non exprimées et non traitées ne disparaissent pas : elles trouvent une expression à travers le corps.

Origines : d’où vient l’alexithymie

L’alexithymie n’est pas un choix. La recherche pointe vers plusieurs chemins interconnectés.

L’expérience relationnelle précoce joue un rôle central. Les enfants apprennent à identifier et à nommer leurs états émotionnels principalement à travers l’interaction avec des soignants émotionnellement accordés. Là où cette syntonie est absente (là où les parents sont eux-mêmes indisponibles émotionnellement, rejettent les émotions, ou sont effrayants) le vocabulaire émotionnel de l’enfant ne se développe tout simplement pas normalement. Cela est cohérent avec la théorie de l’attachement et avec les neurosciences du développement précoce : l’hémisphère droit, qui traite les informations émotionnelles, se développe en réponse directe à l’expérience relationnelle précoce.

Le trauma, en particulier le trauma précoce et répété, est fortement associé à l’alexithymie. Une revue neurobiologique de 2023 (Arancibia et al., Neuroscience Insights) a identifié des différences structurelles et fonctionnelles dans l’hippocampe et le cortex insulaire chez les individus présentant une alexithymie et un attachement désorganisé, des régions centralement impliquées dans l’intéroception, la capacité à percevoir et interpréter les états corporels internes.

Il existe également des données suggérant une composante génétique, bien que la recherche dans ce domaine reste à ses débuts.

L’alexithymie vue à travers la perspective jungienne

Du point de vue jungien, l’alexithymie représente une déconnexion presque totale du monde intérieur du ressenti : ce que Jung appelait la Fonction Sentiment, l’une des quatre fonctions psychologiques primaires à travers lesquelles nous nous orientons dans l’expérience. Lorsque la Fonction Sentiment est peu développée, la personne se retrouve à naviguer dans la vie essentiellement à travers la Pensée ou la Sensation, sans accès à l’intelligence émotionnelle évaluative qui guiderait normalement ses décisions relationnelles et sa compréhension de soi.

Le concept jungien de l’Ombre est également pertinent ici. Les états émotionnels qui ne peuvent pas être identifiés consciemment ne disparaissent pas simplement : ils s’accumulent dans l’inconscient, se projetant souvent vers l’extérieur de façons que l’individu ne peut ni comprendre ni expliquer : réactions disproportionnées à des événements apparemment mineurs, épisodes inexplicables de rage ou de chagrin, symptômes somatiques sans explication médicale claire.

La psychothérapie de profondeur offre ici des ressources particulières, précisément parce qu’elle s’intéresse à ce qui se trouve sous la surface (les rêves, les signaux du corps, les atmosphères chargées qui entourent certains souvenirs) plutôt que de demander une articulation verbale directe des états émotionnels que, par définition, la personne alexithymique ne peut pas facilement atteindre.

Ce que la thérapie peut faire

La bonne nouvelle (et c’est important) est que l’alexithymie n’est pas figée. Une revue systématique de 2024 publiée dans Behavioural Sciences (MDPI) a examiné des essais contrôlés randomisés de traitements psychologiques et a constaté des réductions significatives des scores d’alexithymie dans plusieurs modalités, notamment la thérapie cognitivo-comportementale, la thérapie des schémas et la thérapie focalisée sur la compassion. Une étude longitudinale de 2025 (Sayar et al., Frontiers in Psychiatry) a trouvé une amélioration significative des scores d’alexithymie chez des patients traités en psychothérapie de groupe pour des difficultés de personnalité.

Les croyances antérieures selon lesquelles l’alexithymie était un trait stable et immuable (un plafond permanent aux progrès thérapeutiques) n’ont pas été confirmées par les données. Les changements dans les symptômes dépressifs sont corrélés avec les changements dans l’alexithymie, ce qui suggère que les deux s’influencent mutuellement, et qu’une thérapie efficace pour la dépression ou l’anxiété tend également à améliorer la conscience émotionnelle.

En pratique, travailler thérapeutiquement avec l’alexithymie signifie aller lentement. Cela signifie créer des conditions de sécurité dans lesquelles la personne peut commencer à tolérer l’expérience intérieure plutôt qu’à s’en détourner. La conscience corporelle (remarquer les sensations physiques, les localiser, les décrire sans exiger immédiatement qu’elles soient nommées comme des émotions) peut être un point de départ utile.

Il est important de dire que c’est un travail lent. C’est aussi un travail profondément précieux.


Further reading:


Le Dr Philippe Jacquet est analyste jungien et psychothérapeute intégratif avec plus de 25 ans d’expérience clinique, spécialisé dans le trauma, l’addiction et les troubles alimentaires. Il exerce à Harley Street, Londres W1, et travaille avec des clients internationaux en ligne.

Références

  • Luminet, O. & Nielson, K.A. (2025). Alexithymia: Toward an Experimental, Processual Affective Science with Effective Interventions. Annual Review of Psychology, 76, 741–769.
  • Revue systématique des traitements psychologiques de l’alexithymie. Behavioural Sciences (MDPI), décembre 2024.
  • Arancibia, M. et al. (2023). Neurobiology of Disorganized Attachment. Neuroscience Insights.
  • Sayar, G. et al. (2025). Improvement of alexithymia in patients treated in mental health services. Frontiers in Psychiatry.

Philippe Jacquet est psychotherapeute integratif, analyste jungien et specialiste des addictions en retablissement de longue date. Forme a la Hazelden Foundation, il exerce depuis plus de 25 ans a Harley Street, Londres. Il propose un traitement individuel sur mesure – une alternative a la cure résidentielle pour ceux qui ont besoin d’une profondeur clinique dans une confidentialite totale. Seances en anglais et en francais.