Le pervers narcissique : le reconnaître, comprendre l'emprise, et en sortir

Réflexion

Le pervers narcissique : le reconnaître, comprendre l'emprise, et en sortir

Dr Philippe Jacquet 19 July 2026 7 min de lecture

Commençons par la mise en garde, car elle est devenue nécessaire. Toute personne difficile n’est pas un pervers narcissique. Je reçois beaucoup de femmes, et d’hommes, qui arrivent dans mon cabinet en disant : mon partenaire est un pervers narcissique. Parfois c’est vrai. Souvent, c’est un partenaire difficile, immature, égoïste, blessant, ce qui est douloureux mais autre chose. Le terme est aujourd’hui jeté sur chaque ex compliqué, et cet usage dilue une réalité clinique qui, elle, est précise, grave, et détruit des vies. Voici ce que le clinicien, lui, entend par pervers narcissique.

Comment cela commence : l’idéalisation

On rencontre presque toujours le pervers narcissique dans une relation amoureuse, et le début est le contraire d’un avertissement. Une attention intense, des flatteries, le sentiment d’avoir rencontré son âme sœur : une connexion qui semble ne ressembler à rien de connu. Puis, lentement, cela tourne. La personne se sent dévaluée, critiquée, confuse. L’affection est retirée, puis rendue, puis retirée. On lui fait porter la responsabilité de tout. Et il y a le gaslighting : cette manipulation qui consiste à faire douter l’autre de sa propre perception de la réalité.

Le signe que je vois chez presque toutes les personnes qui viennent me voir est celui-ci : elles ne savent plus si le problème vient d’elles ou de l’autre. C’est cette confusion qui est la signature. Un partenaire simplement difficile vous met en colère ; un pervers narcissique vous fait douter de votre propre esprit. Et cela se termine de l’une de deux façons : le rejet brutal, le discard, ou un contrôle qui s’installe et ne finit jamais.

Une précision encore : le pervers narcissique est le plus souvent décrit au masculin, et c’est ainsi que je l’écrirai ici, mais il existe des femmes perverses narcissiques, et leurs victimes masculines sont parmi les moins crues de toutes.

Ce que vit le partenaire

L’expérience des partenaires que je reçois est d’une constance frappante. Une confusion chronique et grandissante. Une estime de soi qui s’effondre. Une perte du sentiment d’identité : ils ne savent plus qui ils sont, et perdent jusqu’à la capacité d’entreprendre des choses nouvelles, ce qui les fait dépendre davantage du pervers narcissique, qui peut ainsi étendre son contrôle. L’impression de marcher sur des œufs, par peur de la critique. Une hypervigilance anxieuse, le sentiment d’être pris au piège par quelqu’un qui peut détruire le peu d’estime de soi qui reste. Le stress, l’insomnie.

Et l’isolement. Une femme m’a dit un jour : depuis que je suis avec mon partenaire, j’ai perdu tous mes amis. Ce n’est pas un accident. Couper la personne de tout réseau, c’est étendre le pouvoir. À terme, beaucoup de ces partenaires présentent ce que certains appellent le syndrome de la victime du narcissique ; ce n’est pas un diagnostic officiel, mais cliniquement, cela ressemble à s’y méprendre à un état de stress post-traumatique, à un trauma complexe.

La victime parfaite

Il faut dire une chose que l’on ne dit pas assez : le pervers narcissique choisit. Et la victime parfaite a un profil. Elle est très souvent dans la dépendance affective : ce besoin de l’amour de l’autre pour exister, dont j’ai parlé ailleurs. Elle est hautement empathique. Son estime de soi est basse, ou fragile. Elle porte souvent une histoire de trauma. Elle a des valeurs de loyauté très fortes, qui la retiennent quand tout lui dit de partir. Et elle a une tolérance élevée à la douleur émotionnelle, précisément parce qu’elle n’est pas en contact avec son corps : c’est l’alexithymie que je décris ailleurs, ce corps qui ne parvient plus à signaler ce qu’il ressent. Celui qui ne sent pas sa propre douleur reste longtemps là où un autre serait parti depuis des années.

D’où vient un pervers narcissique

Vous direz : quel monstre. Je comprends. Mais il faut garder à l’esprit ce que le clinicien sait : à la racine du pervers narcissique, il y a presque toujours un trauma précoce de l’enfance. Quelqu’un qui a été sévèrement négligé émotionnellement, humilié, rejeté, traité comme un objet ou comme une extension du parent. Ce qu’il fait à l’autre, c’est, dans une large mesure, ce qui lui a été fait. Avant, j’étais la victime ; maintenant, c’est moi qui contrôle le jeu. Il renverse la dynamique du pouvoir et attaque chez l’autre exactement ce qui a été attaqué chez lui : l’identité, le sentiment de soi.

J’ai vu dans mon cabinet un pervers narcissique dont le parent était lui-même un pervers narcissique. Les chiens ne font pas des chats. Le manque d’empathie dans le système familial est une constante. Un client m’a raconté que, enfant, quand il était malade et ne pouvait pas aller à l’école, il n’avait droit qu’à sa chambre, dans le noir, avec un bol de soupe : s’il n’était pas assez bien pour l’école, il n’avait droit à aucun plaisir. Parfois s’y ajoute une sexualisation qui a détruit les frontières saines du système familial. En termes analytiques, on peut parler d’un échec du miroir, au sens de Winnicott : la mère ne reflète pas l’enfant, l’enfant n’est jamais vu. Devenu adulte, il fait ressentir aux autres ce qu’il a ressenti.

Comprendre n’est pas excuser. Mais c’est la seule façon de voir la chose telle qu’elle est : non pas un égoïsme extrême, mais une organisation pathologique de la personnalité. Un problème sérieux.

Peut-il changer ?

C’est la question que posent toutes les victimes, et la réponse honnête est : difficilement. En vingt-cinq ans, je n’ai jamais vu quelqu’un entrer dans mon cabinet en disant : je suis un pervers narcissique. Ils ne voient pas le problème, et ce qui n’est pas vu ne peut pas être traité. S’asseoir dans le fauteuil du patient, c’est se trouver en position de moindre pouvoir, et cette position réveille précisément le trauma de leur enfance : ils la fuient. Quand ils viennent, c’est qu’une crise majeure les y contraint : une pression du couple ou de l’entourage devenue intenable, ou un effondrement de la santé. Le travail exige alors une psychothérapie spécialisée, de longue durée, et une chose plus rare encore : la volonté de regarder sa propre honte en face.

Comment on en sort

Il n’y a pas de baguette magique. On part en partant. Mais cette phrase, toute simple, est la plus difficile à vivre, car l’emprise a précisément détruit ce qu’il faut pour partir : la confiance en sa propre perception, l’estime de soi, le réseau, l’énergie.

Et il faut dire ceci clairement : quand l’emprise s’accompagne de violence, de menaces, ou de la peur pour sa sécurité ou celle de ses enfants, le départ ne s’improvise pas. Le moment de la séparation est statistiquement le plus dangereux. Dans ces situations, le départ se prépare, avec l’aide de services spécialisés d’aide aux victimes en parallèle de la thérapie. Et il est utile de le savoir : au Royaume-Uni, le contrôle coercitif est en lui-même un délit pénal, même sans violence physique.

C’est pour cela que l’on sort généralement de l’emprise avec le soutien d’une thérapie. Le processus est lent, et il est le bon : la personne commence par mettre des mots sur ce qu’elle vit, et découvre, peu à peu, qu’elle n’a pas entièrement tort, que sa perception n’était pas folle. Puis, nourrie psychologiquement et émotionnellement par l’espace thérapeutique, elle retrouve ce que la relation avait vidé : l’énergie de partir. Le jour du départ n’est pas le premier jour du travail ; il en est le fruit.

Je reçois les personnes sous emprise, et celles qui en sortent, en français et en anglais, à Harley Street à Londres, à Paris, et en visioconférence sécurisée. Voir aussi la dépendance affective, la peur de l’abandon, l’alexithymie, et le travail sur le trauma. Prendre rendez-vous.

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Et si c’est douloureux sans être une emprise : La relation toxique, la reconnaître et en sortir.

Questions fréquentes

Comment reconnaître un pervers narcissique ?

Par la séquence : une idéalisation intense au début (l'âme sœur, une connexion unique), puis une dévaluation progressive, l'affection retirée et rendue, la responsabilité de tout portée par l'autre, et le gaslighting, cette manipulation qui fait douter de sa propre perception. La signature est la confusion : ne plus savoir si le problème vient de soi ou de l'autre.

Mon partenaire est-il un pervers narcissique ou simplement difficile ?

Toute personne difficile n'est pas un pervers narcissique, et le terme est aujourd'hui utilisé bien trop largement. Le repère le plus simple : un partenaire difficile vous met en colère ; un pervers narcissique vous fait douter de votre propre esprit. C'est l'attaque de votre perception de la réalité, et non le simple conflit, qui distingue l'emprise.

Pourquoi est-ce si difficile de partir ?

Parce que l'emprise détruit précisément ce qu'il faut pour partir : la confiance en sa propre perception, l'estime de soi, le réseau social, l'énergie. S'y ajoutent souvent une dépendance affective et un isolement organisé. On en sort généralement avec le soutien d'une thérapie, qui redonne d'abord des mots, puis de l'énergie ; et quand il y a violence ou peur, avec des services spécialisés, car le départ se prépare.

Le pervers narcissique peut-il changer ?

Difficilement. Il ne se vit pas comme le problème, et ce qui n'est pas vu ne peut pas être traité. Il ne consulte en général que contraint par une crise majeure. Un changement réel exige une psychothérapie spécialisée de longue durée et, plus rare encore, la volonté de regarder sa propre honte en face.

Philippe Jacquet est psychotherapeute integratif, analyste jungien et specialiste des addictions en retablissement de longue date. Forme a la Hazelden Foundation, il exerce depuis plus de 25 ans a Harley Street, Londres. Il propose un traitement individuel sur mesure, une alternative a la cure résidentielle pour ceux qui ont besoin d’une profondeur clinique dans une confidentialite totale. Seances en anglais et en francais.