La dépendance affective : signes, causes et comment en guérir
La dépendance affective est un mode relationnel où l’estime de soi est suspendue au regard de l’autre. Ce n’est pas aimer trop : c’est avoir besoin de l’autre pour exister, et vivre dans la peur permanente qu’il s’en aille.
La porte d’entrée moderne : les applications de rencontre
Beaucoup des personnes que je reçois pour une dépendance affective arrivent par la scène des rencontres en ligne. Elles arrivent dévastées, avec un vrai sentiment d’abandon, parce qu’une personne avec qui elles échangeaient sur une application a brusquement cessé de répondre. Elles ne l’avaient souvent jamais rencontrée. Et pourtant l’effondrement est réel : la douleur ne mesure pas la réalité de la relation, mais la profondeur de la blessure qu’elle touche.
Les signes
Le tableau que je vois au cabinet est régulier :
- une peur extrême de se sentir abandonné, de se retrouver seul ;
- la tendance à placer les besoins des autres avant les siens, jusqu’à se négliger soi-même : j’ai accompagné une femme qui avait prêté tant d’argent à un homme qu’elle connaissait à peine qu’elle ne pouvait plus payer son loyer ;
- une estime de soi basse, qui ne remonte que lorsque la personne désirée accorde son attention ;
- de l’instabilité dans les relations, amoureuses mais aussi amicales et familiales : tantôt fusionnel, tantôt rejetant l’autre avec colère parce qu’on ne se sent pas aimé, puis la culpabilité ;
- l’attachement collant, la difficulté à laisser l’autre respirer ;
- la projection sur le partenaire de tout ce qu’on a de bon en soi, et son idéalisation ;
- une anxiété qui monte à la moindre séparation : son compagnon part en week-end avec ses amis, et l’angoisse s’installe.
Et il faut le dire, parce qu’on l’oublie trop souvent : la dépendance affective touche les hommes autant que les femmes. Elle se cache simplement, chez eux, derrière d’autres masques.
D’où cela vient
La dépendance affective se comprend le mieux comme l’expression d’un attachement insécure, le plus souvent anxieux ou craintif-évitant, formé dans l’enfance. Ce que l’enfant n’a pas pu tenir pour acquis, une présence fiable, un amour qui ne menace pas de disparaître, l’adulte le cherche sans fin chez l’autre, et le vérifie sans cesse.
Dépendance affective ou codépendance ?
Les deux termes se confondent souvent, et ils se recouvrent en partie, mais ils ne disent pas la même chose. La codépendance vient du monde de l’addiction : on l’a d’abord comprise comme une maladie secondaire, la personne vivant avec un dépendant devenant dépendante du dépendant, perdant le contrôle de sa vie à cause de lui. Pia Mellody a changé cette lecture : la codépendance est une difficulté première, enracinée dans les blessures de l’enfance. Le codépendant secourt, soigne, répare ; il peine à poser des limites ; il est souvent dans le déni ; il éprouve culpabilité et ressentiment envers la personne même pour laquelle il se sacrifie.
La différence tient en peu de mots. La personne en dépendance affective a besoin des autres pour sa valeur propre et son approbation ; sa motivation est la peur de l’abandon et de la solitude ; elle arrive en consultation parce qu’une relation amoureuse la dévaste ; son comportement est collant, complaisant, sacrificiel. Le codépendant a besoin d’être nécessaire ; il se sur-concentre sur les problèmes de l’autre ; il arrive en consultation à cause d’un partenaire dépendant, malade ou dysfonctionnel ; son comportement, c’est entretenir malgré lui le problème de l’autre (ce que les Anglo-Saxons appellent l’enabling), les limites qui cèdent, la responsabilité prise pour tout.
Une devise pour chacun, et tout est dit : la dépendance affective, c’est « j’ai besoin de toi pour être bien avec moi-même ». La codépendance, c’est « j’ai besoin de te réparer pour être bien avec moi-même ».
Comment on en guérit
La guérison, dans les deux cas, consiste à se remettre au centre de sa propre vie. Se reconnecter à ce qui compte pour soi émotionnellement, à ses propres besoins. Apprendre, en thérapie, à gérer l’anxiété et le stress qui sont dessous, car c’est l’angoisse qui conduit la danse. Pour le codépendant, cesser d’essayer de réparer tout le monde. Et pour l’un comme pour l’autre, apprendre à vivre par soi-même : découvrir qu’être seul n’est pas être abandonné.
Le travail porte sur l’attachement, et la relation thérapeutique elle-même en est souvent le premier terrain : une relation fiable, aux limites claires, où l’on peut faire l’expérience d’être accueilli sans avoir ni à s’accrocher ni à sauver personne. Sur le fond de ce que la personne cherche à travers l’autre, j’ai écrit ailleurs : Les Enfers et le temenos, sur l’amour comme tentative de combler un vide intérieur.
Prendre rendez-vous avec le Dr Philippe Jacquet, psychothérapeute et analyste jungien, Londres, Paris et en ligne. Voir aussi la codépendance.
Pour y voir clair ce soir : le test de dépendance affective en dix questions.
La dépendance affective est aussi le terrain sur lequel prospère l’emprise : lire Le pervers narcissique : le reconnaître, comprendre l’emprise, et en sortir.
Sous la dépendance affective, il y a presque toujours une peur plus ancienne : lire La peur de l’abandon.
Quand la dépendance s’est installée dans le couple : Thérapie de couple à Paris.
Télécharger le guide gratuit : ce texte fait partie du livre L’emprise : reconnaître le pervers narcissique, comprendre la peur de l’abandon, et en sortir, avec sept exercices d’art-thérapie. Téléchargez-le librement (PDF). Aucune inscription, aucun email : c’est un cadeau.
Sur les styles d’attachement en jeu : L’attachement désorganisé.
L’autre versant du même triangle : Le syndrome du sauveur, aider jusqu’à se perdre.