Les Enfers et le temenos

Réflexion

Les Enfers et le temenos

Dr Philippe Jacquet 17 July 2026 5 min de lecture

Dans toutes les mythologies, il existe des Enfers. On les décrit à peu près de la même façon partout : sombres, gris, froids, inconfortables, un lieu de douleur. J’en suis venu à penser que c’est l’image que l’imagination humaine se fait d’une seule chose : notre propre expérience de la souffrance.

Bien des choses y conduisent l’être humain. L’addiction y conduit. Les troubles alimentaires y conduisent. Mais la souffrance que je vois le plus souvent dans mon cabinet arrive par les relations : quelqu’un qui a été trahi, quelqu’un qui a été maltraité, quelqu’un pris dans un schéma amoureux qui finit toujours au même endroit.

La dépendance affective : le manque qui prend le visage de l’amour

Sous une grande part de la douleur relationnelle se trouve ce que j’appellerais la dépendance affective. Non pas l’amour lui-même, mais le besoin d’être aimé, et le fantasme qui l’accompagne : qu’il existe, quelque part, une autre personne qui viendra combler le vide en moi. Elle a la forme de toute addiction. Le même mouvement de se tendre hors de soi vers quelque chose qui rende le vide supportable, le même bref soulagement, le même retour du manque, la même compulsion à le chercher de nouveau. La dépendance affective n’est ni une faiblesse ni une sottise. C’est une personne qui tente de résoudre une absence intérieure par une présence extérieure, et cela ne peut pas se résoudre ainsi.

Plus qu’une simple malchance

Une femme d’une soixantaine d’années est venue me voir un jour. Elle m’a confié, presque en passant, qu’elle n’avait jamais eu de chance : elle s’était mariée cinq fois, et chacun de ses maris avait été alcoolique. Cinq fois. Je lui ai dit, doucement, que c’était peut-être un peu plus que de la malchance.

C’est très souvent la porte d’entrée. La souffrance se répète, et elle se répète parce qu’un schéma que nous ne voyons pas nous ramène sans cesse au même endroit, en bas. On ne choisit pas cinq fois le même lieu de douleur par hasard. Quelque chose en nous, formé bien avant que nous puissions le nommer, ne cesse de le choisir, de le reconnaître, de l’appeler « chez soi ». Tant que le schéma n’est pas rendu conscient, il tourne simplement, et chaque fois qu’il tourne, il ressemble au destin.

Le temenos

En analyse, nous avons un mot ancien pour la pièce où ce travail a lieu : le temenos. C’est le mot grec qui désigne l’enceinte sacrée autour d’un temple. Je l’emploie à dessein, à cause de ce que le temple était autrefois. Les anciens Grecs vivaient de leurs mains, sur la terre, dans les champs. Le temple était le seul lieu mis à part, celui où l’on était conduit hors du monde littéral et introduit dans le monde symbolique, dans une manière de penser les dieux, le sens, ce à quoi sert une vie.

Le cabinet est l’héritier de ce lieu. Lorsqu’une personne entre dans ce temenos, cet espace mis à part et rendu sûr, on lui offre quelque chose qu’elle ne trouve presque nulle part ailleurs : la permission, et la protection, d’ouvrir la porte de ses propres Enfers. De descendre dans la douleur plutôt que de la contourner, et de la déplier en présence d’un autre qui ne détournera pas le regard.

Pourquoi descendre

Personne ne veut aller aux Enfers. Il faut le dire clairement. C’est le dernier endroit qu’une personne choisit. Et pourtant, cela a une valeur que rien d’autre n’offre, car la douleur est la seule chose qui change véritablement un être humain. Sans douleur, nous ne changeons pas. Pourquoi arrêteriez-vous de boire s’il n’y avait aucun danger, aucun coût, aucune conséquence ? Pourquoi renoncer à quelque chose qui fait du bien tant que cela ne fait encore que du bien ? Nous changeons quand la souffrance finit par l’emporter sur le soulagement. La conséquence n’est pas l’ennemie du rétablissement. Elle en est souvent le commencement.

La descente et le retour

C’est pourquoi tout mythe des Enfers est, au fond, une histoire non pas de descente mais de remontée. Perséphone revient. Inanna est ramenée à la surface. Même les échecs nous enseignent : Orphée est descendu non pour affronter ses propres Enfers mais pour en ramener quelqu’un d’autre, et il est remonté les mains vides. C’est une histoire que je raconte parfois aux personnes qui arrivent dans mon cabinet en espérant sauver un conjoint, un parent, un enfant. La descente qui transforme est toujours la sienne.

Et celui qui remonte n’est pas celui qui est descendu. Il revient avec quelque chose que la vie non éprouvée ne peut donner : de la profondeur, une expérience réelle de soi, et très souvent une vie qui a plus de sens que celle qu’il menait avant de tomber.

Voilà le travail du temenos. Non pas épargner à quelqu’un les Enfers, ce qui est impossible, mais y descendre avec lui, l’aider à voir le schéma, et l’accompagner dans la remontée, transformé. La souffrance, regardée en conscience, devient ce qui finit par rendre une vie plus profonde, et plus précieuse.

Que la douleur soit une addiction, un trouble alimentaire, ou un schéma amoureux qui finit toujours au même endroit, le travail est le même : y descendre, le comprendre, et remonter avec plus de vie qu’on n’en avait en partant. Si vous reconnaissez vos propres Enfers dans ces lignes, cette descente, faite en sécurité et en compagnie, est précisément ce à quoi sert ce cabinet.

Sur la dépendance affective en particulier, ses signes et sa guérison : la dépendance affective.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que la dépendance affective ?

La dépendance affective n'est pas l'amour lui-même mais le besoin d'être aimé, et le fantasme qu'une autre personne viendra combler un vide intérieur. Elle se comporte comme toute addiction : se tendre hors de soi pour un soulagement, un apaisement bref, puis le retour du manque et la compulsion à le rechercher.

Qu'est-ce que le temenos en thérapie ?

Temenos est le mot grec désignant l'enceinte sacrée autour d'un temple. En analyse, il nomme l'espace protégé du cabinet, mis à part et rendu sûr, où une personne peut ouvrir la porte de sa souffrance et voir les schémas qui se répètent.

Philippe Jacquet est psychotherapeute integratif, analyste jungien et specialiste des addictions en retablissement de longue date. Forme a la Hazelden Foundation, il exerce depuis plus de 25 ans a Harley Street, Londres. Il propose un traitement individuel sur mesure, une alternative a la cure résidentielle pour ceux qui ont besoin d’une profondeur clinique dans une confidentialite totale. Seances en anglais et en francais.