Réflexion
Troubles alimentaires masculins : les chiffres
Les chiffres fiables sur les troubles alimentaires masculins sont rares, dispersés et souvent mal cités. Cette page rassemble les données que j’utilise dans ma propre pratique clinique, chacune avec sa source. Elle est mise à jour à mesure que de nouvelles données paraissent, et lorsqu’un chiffre largement repris repose sur des bases fragiles, je le signale.
Combien d’hommes sont concernés
Environ 1 personne sur 4 souffrant d’un trouble alimentaire est un homme, selon l’estimation de l’association britannique Beat, fondée sur la revue de Sweeting et collègues (2015). Beat précise elle-même que le chiffre réel « pourrait être bien plus élevé », les hommes étant sous-représentés dans la recherche (Beat ; Sweeting et al., 2015).
Les données récentes du NHS vont dans le même sens. Dans l’Adult Psychiatric Morbidity Survey 2023/4, 6,1 % des hommes en Angleterre présentaient un dépistage positif de trouble alimentaire possible, contre 11,8 % des femmes : sur cette mesure, les hommes représentent environ un tiers des adultes concernés (NHS England, 2025).
La même enquête montre que le chiffre masculin a presque doublé en 16 ans : 3,5 % en 2007, 6,1 % en 2023/4.
Les hospitalisations
L’analyse des données du NHS par le Royal College of Psychiatrists montre une hausse de 84 % des hospitalisations pour troubles alimentaires en cinq ans, atteignant 24 268 admissions en 2020/21 ; chez les garçons et jeunes hommes, la hausse est de 128 %, de 280 admissions en 2015/16 à 637 en 2020/21 (RCPsych, 2022).
Quels troubles touchent le plus les hommes
L’hyperphagie boulimique est le trouble alimentaire le plus équilibré entre les sexes : prévalence vie entière de 2,0 % chez les hommes contre 3,5 % chez les femmes dans l’étude internationale de référence, soit environ 40 % de cas masculins (Hudson et al., Biological Psychiatry, 2007). L’anorexie et la boulimie sont plus proches d’un rapport de 1 sur 4.
L’ARFID (trouble de l’alimentation évitante/restrictive) est également plus équilibré : selon les études, 21 à 50 % des cas chez l’enfant et l’adolescent sont masculins (Sanchez-Cerezo et al., European Eating Disorders Review, 2023).
La bigorexie (dysmorphie musculaire) ne dispose d’aucun chiffre de prévalence solide. Un expert de la BDD Foundation a estimé que jusqu’à 1 homme sur 10 s’entraînant en salle pourrait être concerné, mais il s’agit d’une estimation d’expert rapportée par la presse, pas d’un résultat d’étude (BBC, 2015). Les travaux évalués par les pairs rapportent des fourchettes très larges, dépassant la moitié des bodybuilders de compétition selon certaines mesures (Mitchell et al., Sports Medicine, 2017). Le chiffre souvent répété de « 2 % de la population générale » n’a pas de source primaire solide : je ne l’utilise pas.
Le retard de prise en charge
Les hommes attendent plus longtemps, sont diagnostiqués plus tard, et moins souvent. Une recherche qualitative britannique a montré que beaucoup d’hommes ne s’imaginaient même pas pouvoir être malades, les troubles alimentaires étant culturellement perçus comme des maladies féminines, et que « le chemin vers le diagnostic pouvait être complexe et long, même quand les hommes consultaient à un stade avancé » (Räisänen & Hunt, BMJ Open, 2014).
Tous patients confondus, Beat a mesuré un délai moyen de trois ans et demi entre les premiers symptômes et le début du traitement (Beat, 2017). Une grande étude universitaire américaine a montré que les hommes symptomatiques avaient parmi les plus faibles chances d’avoir jamais reçu un diagnostic ou un traitement (Sonneville & Lipson, IJED, 2018).
Pendant la pandémie, l’incidence enregistrée a augmenté de 42 % au-dessus de l’attendu chez les filles de 13 à 16 ans, mais est restée stable chez les garçons (Trafford et al., The Lancet Child & Adolescent Health, 2023). Ma lecture clinique : cette ligne plate reflète une sous-consultation, pas une absence de maladie.
La mortalité : les chiffres les plus durs
L’anorexie a le taux de mortalité le plus élevé de tous les troubles psychiatriques (Beat). La méta-analyse derrière ce constat : mortalité de 5,86 fois l’attendu dans l’anorexie, avec 1 décès sur 5 par suicide (Arcelus et al., Archives of General Psychiatry, 2011).
Pour les hommes, le tableau est pire : une cohorte de 19 041 patients a montré que les hommes mouraient à plus de sept fois le taux attendu (SMR 7,24) contre 4,59 chez les femmes (Iwajomo et al., British Journal of Psychiatry, 2021). La consultation tardive en est une explication plausible.
Addiction et troubles alimentaires : le pont
Les deux conditions que je traite depuis vingt-cinq ans sont profondément liées, et les chiffres le confirment.
Les chiffres les plus cités viennent du rapport CASA de l’université Columbia : jusqu’à la moitié des personnes souffrant de troubles alimentaires abusent d’alcool ou de drogues, contre environ 9 % de la population générale (CASA, 2003). Ce sont des plafonds issus d’un rapport de plaidoyer. Les estimations rigoureuses sont plus basses mais restent frappantes : 21,9 % de troubles addictifs vie entière chez les patients avec trouble alimentaire (Bahji et al., Psychiatry Research, 2019), et en sens inverse, 27,3 % de troubles alimentaires vie entière chez les personnes en traitement pour addiction (Nokleby, 2012).
La combinaison est ce qui tue. Dans une cohorte nationale danoise de 20 759 patients, la mortalité était de 2,85 fois l’attendu sans addiction, de 11,84 fois avec un trouble de l’usage d’alcool, et de 22,99 fois avec alcool, cannabis et drogues dures combinés (Mellentin et al., American Journal of Psychiatry, 2022).
Une racine commune mérite d’être nommée : 45 à 67 % des personnes alcoolodépendantes sont alexithymiques, incapables d’identifier et de décrire ce qu’elles ressentent (Thorberg et al., Addictive Behaviors, 2009). Dans ma pratique, la substance et le comportement alimentaire sont si souvent la même tentative de gérer un sentiment qui n’a pas de nom ; j’en parle en détail dans l’alexithymie. C’est pourquoi je traite l’addiction et les troubles alimentaires comme des territoires voisins plutôt que des conditions séparées.
À propos de ces chiffres
Compilés et vérifiés cliniquement par le Dr Philippe Jacquet, psychothérapeute spécialiste des troubles alimentaires masculins depuis plus de 25 ans. Les études non britanniques sont signalées ; les estimations sont nommées comme telles ; les chiffres peu fiables sont écartés plutôt que répétés. Journalistes et chercheurs peuvent citer cette page avec attribution. Ces chiffres nourrissent aussi Men Who Heal, mon projet consacré au rétablissement des hommes. Dernière révision : juillet 2026.
Si vous vous reconnaissez dans ces chiffres, ou si vous reconnaissez quelqu’un qui vous est cher, vous pouvez organiser une consultation confidentielle, en français ou en anglais.