Réflexion
L'histoire des Douze Étapes : des Alcooliques anonymes aux Narcotiques anonymes et aux Outremangeurs anonymes
Les Douze Étapes comptent parmi les idées les plus influentes de l’histoire du rétablissement en addiction. Elles sont nées dans une seule association, pour un seul problème, l’alcool, avant d’être reprises, presque mot pour mot, par des personnes aux prises avec la drogue, la nourriture, le jeu et bien d’autres choses. Voici comment un programme écrit pour des alcooliques dans l’Amérique des années 1930 en est venu à façonner la manière dont des millions de personnes comprennent le rétablissement.
Les débuts des Alcooliques anonymes
Les Alcooliques anonymes sont nés en 1935 à Akron, dans l’Ohio. Tout est parti de la rencontre entre deux hommes : Bill Wilson, un agent de change new-yorkais, et le Dr Bob Smith, un chirurgien d’Akron. Tous deux étaient alcooliques, et tous deux avaient fréquenté l’Oxford Group, une fraternité chrétienne qui insistait sur l’honnêteté, l’examen de soi et l’aide aux autres. Ce que Bill découvrit à Akron était simple mais nouveau. Il resta sobre ce jour-là non par volonté, mais en parlant à un autre alcoolique qui le comprenait. Un buveur qui en aide un autre : ce fut le cœur de toute l’affaire. Les membres des AA datent la fondation au 10 juin 1935, le jour où le Dr Bob prit son dernier verre.
Pendant les premières années, l’association grandit lentement, de bouche à oreille. Puis, en 1939, elle publia son texte de base, un livre intitulé Alcoholics Anonymous, vite surnommé le Big Book. Il exposait sa pensée et, en son centre, les Douze Étapes. Les Étapes vont de l’aveu de son impuissance face à l’alcool, à travers l’examen de soi et la réparation des torts causés, jusqu’à la transmission du message à d’autres. Les Douze Traditions, qui régissent le fonctionnement des groupes, suivirent en 1953.
Pourquoi cela a marché, et pourquoi cela s’est répandu
Plusieurs choses rendaient ce programme inhabituel pour son époque. Il traitait l’alcoolisme comme une maladie et non comme une faute morale. Il n’exigeait ni argent ni statut, seulement de l’honnêteté. Il reposait sur l’anonymat, sur la fraternité de personnes partageant le même problème, et sur le parrainage, où quelqu’un de plus avancé accompagne un nouveau venu. Et il avançait un jour à la fois, ce qui rendait une tâche écrasante soudain possible.
Comme les Étapes décrivent un processus plutôt qu’elles ne nomment une drogue précise, elles se prêtaient facilement à l’adaptation. Le motif sous-jacent, reconnaître le problème, renoncer à l’illusion du contrôle, s’appuyer sur les autres et sur plus grand que soi, ne concernait pas vraiment l’alcool. Il concernait l’addiction elle-même.
De l’alcool à la drogue : les Narcotiques anonymes
Les Narcotiques anonymes furent fondés le 17 août 1953, près de Los Angeles, par Jimmy Kinnon et un petit groupe. Ils voyaient que les personnes dépendantes aux drogues avaient besoin de la même fraternité que celle des AA, sans toujours se sentir à leur place dans des réunions centrées sur l’alcool. Les AA acceptèrent qu’ils utilisent les Douze Étapes et les Douze Traditions, à une condition : ne pas employer le nom des AA. Le changement fut minime mais parlant. Là où la première étape des AA évoquait l’impuissance face à l’alcool, celle des NA parlait d’impuissance face à notre addiction. Cette seule retouche élargit tout le cadre, d’une substance à la condition qui les sous-tend toutes.
Des substances à la nourriture : les Outremangeurs anonymes
Les Outremangeurs anonymes (Overeaters Anonymous) tinrent leur première réunion le 19 janvier 1960, à Los Angeles, à l’initiative d’une femme connue dans l’association sous le nom de Rozanne S. et de deux amies. Son intuition était plus audacieuse encore : la suralimentation compulsive fonctionnait comme une addiction, et les mêmes Étapes pouvaient aider. Elle essaya d’abord de les réécrire pour la nourriture, puis y renonça et garda presque intact le texte original des AA, confiante qu’il parlait déjà à toute compulsion.
La nourriture posait pourtant un problème que les autres ne connaissaient pas. On ne peut pas s’abstenir de manger comme on s’abstient d’alcool ou de drogue. OA dut donc repenser le sens de l’abstinence, en la définissant autour de certains aliments ou comportements plutôt qu’autour du fait de manger. Ce faisant, elle fut l’une des premières communautés à prendre au sérieux la suralimentation compulsive comme une difficulté à part entière, à une époque où elle était à peine reconnue.
Ce que cette histoire nous apprend
Le chemin des AA aux NA puis aux Outremangeurs anonymes pointe vers quelque chose que la recherche clinique confirmera plus tard : l’addiction a une forme commune, que ce vers quoi l’on se tourne soit un verre, une drogue ou la nourriture. Les mêmes schémas de manque, de secret, de perte de contrôle et de honte les traversent tous. C’est pourquoi un programme conçu pour un problème a pu être repris, avec si peu de changements, pour les autres.
Le modèle en Douze Étapes n’est pas la seule voie de rétablissement, et il ne convient pas à tout le monde. Son langage de l’impuissance et d’une puissance supérieure parle à certains et pas à d’autres. Mais sa découverte centrale a duré, parce qu’elle est juste. On se rétablit dans la relation, non dans l’isolement, et être compris par quelqu’un qui est passé par là fait déjà partie du soin.
Le Dr Philippe Jacquet est un spécialiste de l’addiction formé à Hazelden et titulaire d’un doctorat sur les troubles alimentaires masculins. Il exerce au centre de Londres et en ligne. Son approche s’inspire de cette tradition, mais elle est intégrative et orientée vers les profondeurs plutôt qu’un programme en douze étapes. Vous pouvez en savoir plus sur son travail avec l’addiction et les troubles alimentaires, ou sur l’histoire de Hazelden, dont le Modèle Minnesota est né de ces mêmes Étapes.