La question posée
Les troubles alimentaires chez l’homme sont traités presque partout comme une variante de la maladie des femmes. La littérature s’est construite sur des patientes, les seuils diagnostiques ont été tracés à partir d’elles, et lorsqu’une explication psychologique est proposée, elle se tourne vers la mère.
Cette étude a posé une autre question : qu’est-ce que le père a à voir là-dedans ?
Plus précisément : comment la relation père-fils façonne le rapport d’un homme à son propre corps et à la nourriture, et comment cette relation se manifeste dans le cabinet — non pas comme une histoire que le patient raconte, mais comme quelque chose qui se joue dans la pièce, entre l’analyste et lui.
Pourquoi
Deux raisons, l’une professionnelle et l’autre non.
La raison professionnelle est un manque. Il n’existait aucune littérature ni théorie sur les troubles alimentaires masculins écrite depuis la psychologie analytique. La recherche sur les troubles alimentaires est largement cloisonnée par discipline — biologique, comportementale, nutritionnelle — et aucune de ces approches n’examinait le père. Or entre 10 et 25 % des troubles alimentaires concernent des hommes, et les données communautaires indiquent que les taux masculins augmentent plus vite que les taux féminins, sans différence de sévérité clinique entre les sexes. Les recommandations NICE ne proposent aucun traitement spécifique aux hommes : les interventions sont celles conçues pour les femmes.
L’autre raison est que j’ai moi-même eu un trouble alimentaire, ainsi que d’autres addictions. En sortant, je me suis formé, et j’ai depuis suivi pendant plus de vingt ans des hommes présentant ces tableaux — souvent très fonctionnels, professionnellement performants, entièrement préoccupés par leur corps, et que personne n’aurait identifiés comme souffrant d’un trouble alimentaire.
Comment l’étude a été menée
Il s’agit d’un doctorat clinique : qualitatif, et ancré dans du matériel clinique réel plutôt que dans une enquête.
La méthode suit l’approche de l’étude de cas unique de Hinshelwood, qui traite le cabinet comme s’approchant de conditions de laboratoire et permet de mettre à l’épreuve des propositions psychanalytiques face au matériel clinique plutôt que de les affirmer. Un cadre conceptuel a d’abord été construit, puis opérationnalisé — traduit en critères précis et observables — de sorte que sa présence ou son absence dans une séance puisse être établie plutôt que supposée.
Il a été testé sur les notes cliniques passées de trois patients de recherche : des hommes hétérosexuels blancs de 30 à 50 ans, présentant une boulimie ou une hyperphagie. Pour chacun, le matériel a été prélevé au début du travail, au milieu, et dans la période la plus récente, afin d’examiner tout l’arc d’une thérapie plutôt qu’un extrait commode.
La recherche a été co-supervisée par le Dr David Henderson et le Dr Deborah L. S. au Département de Psychosocial and Psychoanalytic Studies, et a reçu l’approbation éthique de l’Université d’Essex. Elle a été conduite selon les standards de l’International Association for Analytical Psychology. Les identités ont été anonymisées et les détails de présentation modifiés.
Ce qui en est sorti
Trois choses, décrites plus longuement ailleurs sur ce site :
La Matrice des troubles alimentaires masculins — un cadre clinique articulé autour de quatre positions qui reviennent dans ce travail, opérationnalisées comme la honte, l’identification et le modèle de développement, la figure du père, et la lutte de pouvoir. C’est une manière de lire ce qui se passe dans la pièce, non un instrument diagnostique.
Le complexe de Kronos — un nom pour une dynamique père-fils particulière et ce qu’elle fait au rapport d’un fils à son propre corps.
Le Corps numéro 2 — le corps imaginaire dont un homme croit que sa vie dépend, et son rapport au corps qu’il a réellement.
Le résultat, énoncé simplement : une grande part de la dynamique inconsciente appartenant à la relation père-fils se joue dans le cabinet, dans le transfert et le contre-transfert, et le père joue un rôle important dans le développement du rapport d’un fils à son corps et à la nourriture.
Ce que cela change en pratique
Si cela est juste, alors traiter le trouble alimentaire d’un homme comme une version réduite de celui d’une femme passe à côté de l’essentiel de ce qui l’anime. Le matériel ne porte pas d’abord sur la nourriture, le poids ou le contrôle de la manière dont le récit standard le suppose, et il ne vous sera généralement pas apporté sous la forme d’une histoire de père. Il arrive dans la pièce, dans ce qui se passe entre deux personnes, et c’est là qu’il doit être reconnu.
C’est à cela que sert la Matrice. C’est une tentative de rendre reconnaissable quelque chose que la plupart des cliniciens voient sans le nommer.
Suites
L’étude est délibérément limitée : trois patients, un analyste, un cabinet. Elle établit un cadre et le démontre, et ne prétend pas à davantage. L’étape suivante proposée est de l’éprouver plus largement — des entretiens avec des analystes travaillant avec ces patients, et un recueil de données plus vaste destiné à étendre et à contester le cadre plutôt qu’à le confirmer.
Citation
Jacquet, P. (2025). The devouring Kronos: the impact of father-son relationships on the son’s relationship with food and the body in the Jungian consulting room. Thèse soumise pour le Doctorate in Analytical Psychology, Department of Psychosocial and Psychoanalytic Studies, University of Essex. DOI : 10.5526/ERR-00042825
La thèse est actuellement sous embargo à l’Université d’Essex ; le DOI constitue donc la référence citable. La notice du dépôt contient les métadonnées officielles.
Identifiants de recherche : ORCID 0009-0002-3578-6579 · Google Scholar
À noter : plusieurs autres chercheurs publient sous le nom de Philippe Jacquet, en physique des particules, biologie moléculaire, revêtements de surface et endocrinologie. L’ORCID ci-dessus est l’identifiant fiable pour ce travail.
Le Dr Philippe Jacquet est psychothérapeute agréé UKCP, analyste jungien et art-psychothérapeute enregistré HCPC. Il reçoit pour les troubles alimentaires dans le centre de Londres et à l’international par vidéo, et travaille en particulier avec les hommes.