Réflexion
Ambition ou sentiment d'y avoir droit
Un homme s’assoit dans mon cabinet et me dit qu’il est sans emploi depuis huit mois. Je lui demande ce qu’il a entrepris. Il me répond qu’il manifeste son emploi idéal.
J’entends une version de cette phrase très régulièrement depuis quelques années. Avant, on appelait cela la visualisation. Avant encore, la pensée positive. Le mot change tous les dix ans environ, et ce qu’il recouvre ne change pas beaucoup.
Ce que j’avais envie de lui dire, et que je n’ai pas dit, est ceci. Demandez-vous qui frappe réellement à votre porte. Des gens qui veulent vous vendre quelque chose. Des gens à qui vous devez de l’argent. Parfois un voisin pour un colis. Aucun employeur n’a jamais remonté une allée, sonné et annoncé : bonjour, j’ai un poste pour vous, entrez donc. Cela n’arrive pas. Cela n’est jamais arrivé. L’emploi ne viendra pas à vous, parce que les emplois ne se déplacent pas.
Je ne suis pas contre la visualisation
Je veux être prudent ici, car la version facile de cet argument consiste à ce qu’un homme de mon âge explique aux plus jeunes qu’ils sont paresseux, et ce n’est pas ce que je pense.
La visualisation fonctionne. Ce n’est pas une superstition. Quiconque a pratiqué un art martial sait qu’arriver sur le tatami en s’étant déjà vu bien bouger vaut mieux que d’y arriver en s’étant vu perdre. Les sportifs répètent mentalement parce que cela produit un effet réel sur la performance. Les chirurgiens le font. Les musiciens le font.
Mais regardez le mot : répétition. On répète ce que l’on va ensuite faire. Si vous visualisez la projection et que vous n’allez jamais à l’entraînement, vous perdez quand même. La visualisation n’a jamais été la technique. Elle en était la préparation, et seule, elle reste un geste vide, sans corps derrière.
La foi sans les œuvres est morte, dit la formule. Manifester sans agir, c’est de la foi morte avec un meilleur emballage.
Ambition ou sentiment d’y avoir droit
C’est la distinction sur laquelle je reviens toujours, et elle est plus simple que tout le reste de ce texte.
Si vous travaillez dur et que vous tenez en même temps une image claire de là où vous voulez arriver, c’est de l’ambition. L’image et l’effort vont dans le même sens. L’image indique au travail où aller, et le travail donne un prix à l’image.
Si vous ne faites rien et que vous tenez l’image à la place, c’est le sentiment d’y avoir droit. Vous attendez le rendement d’un investissement que vous n’avez pas fait.
Je n’emploie pas cette expression comme une insulte, et je ne l’utiliserais pas avec un patient en première séance. Je l’emploie au sens comptable : quelque chose vous serait dû, que vous n’avez pas payé. Et ce qui compte cliniquement n’est pas que ce soit moralement répréhensible. C’est que cela ne fonctionne pas, et que la personne est en général la dernière à s’en apercevoir.
D’où cela vient
L’idée arrive par le New Age, et avant lui par le New Thought américain du dix-neuvième siècle, et elle repose sur une seule prémisse : l’esprit aurait pouvoir sur la matière. Pensez-le assez clairement, tenez-le assez purement, et le monde se réorganisera pour correspondre.
Ce qui m’intéresse n’est pas de savoir si c’est vrai. Ce qui m’intéresse, c’est ce contre quoi cela protège.
Un monde où l’esprit gouverne la matière est un monde sans accident. Rien n’est aléatoire. Rien n’arrive simplement. C’est un immense réconfort, cela se vend comme de la spiritualité, mais regardez ce que cela fait : cela abolit le chaos, cela supprime la contingence, cela transforme un monde effrayant et largement indifférent en quelque chose de réceptif et de personnel.
Je comprends qu’on le veuille. Je le voudrais aussi. Mais une défense contre le chaos reste une défense, et elle a un coût.
La discrète part narcissique
Considérez ce que manifester vient remplacer.
Cela remplace la prière. Quoi que l’on pense de la religion, un homme à genoux dans une église occupe une position précise : il y a plus grand que lui, il n’en a pas la maîtrise, et il demande. C’est de l’humilité, au sens le plus simple du mot.
Cela remplace aussi le fait de demander à un ami. Téléphoner à quelqu’un et dire je ne sais pas comment faire, peux-tu regarder mon CV, connais-tu quelqu’un, c’est une petite humiliation et une vraie relation. Il faut admettre une limite. Il faut laisser quelqu’un d’autre compter.
Manifester supprime les deux. Personne au-dessus, personne à côté. Seulement un esprit, seul, exerçant une force sur le monde par sa seule qualité. Cela ressemble à de la spiritualité et cela fonctionne comme de l’autosuffisance. Je n’emploie pas le mot narcissique comme une insulte. Je l’emploie au sens structurel : l’autre a été retiré du tableau, et il reste un soi qui n’a besoin de personne.
C’est aussi pour cela que l’on ne peut pas en discuter. Tout échec est absorbable. Vous n’avez pas manifesté assez clairement. Votre énergie n’était pas bonne. Vous teniez secrètement une croyance limitante. Le système ne peut pas avoir tort, donc c’est la personne qui a tort, ce qui est un résultat étrange pour quelque chose qui promet de vous rendre votre pouvoir.
La vraie vie n’a pas encore commencé
Je vois là un schéma qui ne se limite pas du tout à la loi de l’attraction. Ce n’en est que le costume actuel.
L’homme attend. Quand l’emploi viendra, quand le corps viendra, quand la bonne relation viendra, alors la vie commencera. Ce qu’il vit maintenant n’est pas vraiment sa vie, c’est le couloir qui précède sa vie. Et parce que la chose attendue habite l’imagination, elle est parfaite, et parce qu’elle est parfaite, elle recule à mesure qu’il avance, comme l’horizon.
Jung donne un nom à cette figure : le puer aeternus, l’éternel adolescent qui garde toutes ses options ouvertes et ne se pose jamais. Le problème n’est pas qu’il manque de vision. Il n’a que cela. Le problème est qu’il a organisé sa vie de telle sorte que rien n’est jamais mis à l’épreuve, donc rien n’est jamais déçu, donc rien n’arrive jamais vraiment.
Rester assis à se représenter le résultat, dans cette lumière, n’est pas une pratique spirituelle. C’est de la procrastination avec une bougie allumée à côté.
Oui, mais je l’ai manifesté
Puis quelqu’un réussit, et vous explique qu’il l’a manifesté.
J’ai parlé un jour avec un homme qui me racontait sa chance. Il avait engagé la conversation dans un pub, son interlocuteur se trouvait être directeur d’une grande banque, et il avait été embauché. Pur hasard, disait-il.
J’ai posé quelques questions de plus. Il avait fait des mathématiques à Oxford. Il avait des années de travail derrière lui. Il pouvait tenir une conversation avec un directeur de banque sur ce qui intéressait ce directeur, et la tenir assez bien pour que l’homme se souvienne de lui le lendemain matin.
La rencontre, c’était de la chance. Tout ce qui a rendu cette chance convertible n’en était pas. Si la même conversation était arrivée à quelqu’un sans cette préparation, c’eût été une soirée agréable dans un pub, et rien de plus.
Le travail vous amène là où la chance peut vous trouver, et vous laisse capable de vous en servir quand elle arrive. Manifester, c’est la cerise sur le gâteau. Les gens montrent la cerise et vous expliquent qu’elle a fait le gâteau.
Et remarquez que l’homme du pub n’était pas dans le sentiment d’y avoir droit. Il était ambitieux. Il avait fait le travail, il savait où il voulait aller, et il était dans la pièce. Les trois étaient nécessaires.
Ce que je dirais dans le cabinet
Je ne demande à personne d’abandonner la pratique. Si tenir une image claire du travail que vous voulez vous évite le désespoir au huitième mois de chômage, gardez-la. L’espoir doit bien habiter quelque part, et je préfère qu’il habite là plutôt que nulle part.
Mais je voudrais poser une question, doucement, et c’est celle que je n’ai pas tout à fait posée ce matin-là. De quoi cette visualisation est-elle la répétition ? Parce que s’il y a une réponse, s’il y a une lettre à écrire, un appel à passer, une personne à solliciter, alors l’image fait exactement ce que les images doivent faire : elle attire l’action vers elle.
Et s’il n’y a pas de réponse, il vaut la peine de se demander de quoi cette pratique vous met à l’abri. Ce n’est en général pas de l’absence d’emploi. C’est du risque de demander et de s’entendre répondre non.