Réflexion
La limérence : confier à un autre la télécommande de votre monde intérieur
Quelqu’un s’assoit dans mon cabinet et me décrit un silence.
Pas une dispute, pas une trahison. Un silence. Un message arrivé au bout de quatre heures plutôt qu’au bout d’une. Une hésitation avant une réponse. Un regard, ou son absence. Une tête qui se détourne au mauvais moment.
Et cette personne l’a rejoué. Pas une fois : continuellement, pendant des jours, reprenant la conversation encore et encore, examinant l’hésitation sous tous les angles, testant ce qu’elle a bien pu vouloir dire. Au moment où elle m’en parle, ce petit moment ambigu a reçu plus d’attention que tout le reste de sa semaine.
Ce qui s’est produit, c’est qu’elle a donné sa vie émotionnelle. Pas par choix — personne ne décide cela — mais elle l’a remise, et tout passe désormais par une autre personne : comment se déroule la journée, si le travail se fait, si la soirée est supportable.
C’est un peu comme confier à quelqu’un d’autre la télécommande de son monde intérieur. Il appuie sur une touche sans savoir qu’il a appuyé, et toute la chaîne change. Et le plus souvent, il ignore jusqu’au fait qu’il tient la télécommande.
Il existe un mot pour cet état. C’est la limérence.
Ce que le mot désigne
La psychologue Dorothy Tennov l’a forgé dans son livre Love and Limerence (1979), après une décennie de travail : des milliers de questionnaires, plusieurs centaines d’entretiens, et une longue lecture d’autobiographies et de journaux intimes. Il lui fallait un mot nouveau parce que les mots existants ne convenaient pas. « Engouement » sonnait futile. « Amour » désignait autre chose. Ce que ses sujets décrivaient n’était ni l’un ni l’autre.
Elle y a identifié ce que j’entends dans le cabinet : des pensées intrusives et involontaires tournées vers une seule personne ; un besoin douloureux que le sentiment soit rendu ; une humeur presque entièrement gouvernée par le comportement de l’autre ; et une image idéalisée qui résiste aux faits.
Le terme a récemment trouvé un large public, surtout en ligne. Ce n’est pas étonnant. Les gens reconnaissent l’état immédiatement, et beaucoup l’ont porté des années sans nom pour le désigner, incapables d’expliquer à quiconque pourquoi un attachement qui n’a mené nulle part a occupé une si grande part de leur vie.
Ce n’est souvent pas amoureux du tout
Une mise en garde d’abord, car c’est ici que je m’écarte de la description originale.
La limérence de Tennov est amoureuse par définition. Elle étudiait le fait d’être amoureux, et le manque qu’elle décrit est le manque d’un sentiment amoureux rendu. Quelqu’un qui connaît cette littérature pourrait légitimement dire que ce qui suit n’est pas de la limérence.
Mon impression — issue du cabinet plutôt que de la recherche — est que l’amour n’en est pas la pièce porteuse. La même structure semble apparaître sans lui, et se comporter à peu près de la même façon : même guet, même balancement, même impossibilité d’être apaisé par une réassurance. J’étire sans doute son terme plus loin qu’elle ne l’aurait permis. Je l’emploie parce que c’est le mot avec lequel les gens arrivent, et parce que la structure me paraît une unité plus utile que la catégorie de la relation.
Cela dit : l’essentiel de ce qui s’écrit sur le sujet traite la limérence comme un phénomène amoureux, et ce n’est pas ce que je vois.
Beaucoup de ceux qui viennent me voir dans cet état ne décrivent pas un amant. Ils décrivent un collègue. Un supérieur. Un superviseur, un enseignant, un mentor, un ami, quelqu’un d’un groupe auquel ils appartiennent. La structure me paraît identique — le silence rejoué, le message scruté, la journée reconstruite autour du fait d’avoir été reconnu ou non — et il n’y a là aucun contenu amoureux.
Ce qui définit la limérence n’est pas la nature de la relation. C’est qu’une personne a remis toute sa vie émotionnelle entre les mains d’un autre être humain, qui ne l’a pas demandé et qui, la plupart du temps, ignore la détenir.
Tennov appelait celui qui occupe cette place l’objet limérent, ce qui est exact et froid. J’en suis venu à le penser comme le qualificateur : celui qui décide si vous êtes admis. Pas nécessairement si vous êtes aimé. Si vous passez.
Une illustration
Ce qui suit n’est ni un patient ni un cas. C’est une composition, inventée pour montrer une forme qui revient assez souvent pour mériter d’être décrite.
Quelqu’un repart d’une brève rencontre convaincu d’avoir été grossier. Rien de bien précis — une remarque qui est mal tombée, une conversation qui s’est terminée de travers. Mais la conviction s’installe et ne se lève pas. Alors il trouve un prétexte pour revoir la personne, et il s’excuse. L’excuse est reçue avec chaleur, et balayée d’un geste.
Cela ne soulage pas. Quelques jours plus tard le doute revient, et le besoin de vérifier avec lui. Chaque fois il est rassuré ; chaque fois la réassurance se dissout avant la fin de la semaine. Des mois passent ainsi.
Il n’y a là rien d’amoureux. L’autre est à peine connu et n’a aucune importance particulière dans cette vie. Ce qu’il est devenu, c’est le dépositaire d’un verdict — admissible, ou non — et aucun verdict n’est jamais rendu assez clairement pour être cru. Pendant ce temps, une grande part d’une vie s’organise autour de son obtention.
Et il n’est même pas nécessaire que l’autre soit encore là. Il n’est pas rare d’entendre quelqu’un décrire qu’il retourne encore, régulièrement, ce qu’un supérieur pensait de lui il y a dix ans. Le poste est terminé depuis longtemps. Le supérieur a très probablement tout oublié. Mais la question n’a jamais reçu de réponse, alors le dossier est resté ouvert, et il est encore consulté.
Ce qui indique de quoi il s’agit réellement. L’intolérable n’est pas le supérieur, ni le collègue, ni la personne à peine connue. C’est de ne pas savoir. Il y a là, au fond, une difficulté à vivre sans savoir — ou sans contrôler — ce que les autres pensent et ressentent de vous.
Le ciel et l’enfer, à l’heure d’un autre
La plupart des gens en ont eu un aperçu.
Être frappé par quelqu’un, au tout début, avant que rien ne soit établi. Il vous regarde et vous vous sentez vivant. Il détourne les yeux et vous êtes en morceaux. Un message auquel on répond vite, c’est de l’intérêt ; un second resté sans réponse, c’est un abandon. Une invitation acceptée, c’est le début de quelque chose ; une invitation déclinée, une trahison.
Quiconque a traversé cela sait à quel point c’est disproportionné vu du dehors, et à quel point c’est parfaitement proportionné vécu du dedans. Cela passe en général en quelques semaines, une fois qu’on en sait assez pour que l’autre devienne réel.
Maintenant gardez cet état et retirez-lui sa fin. Étirez-le sur des années. Attachez-le à quelqu’un qui n’est peut-être pas un amant du tout — un supérieur, un collègue, une personne à peine connue. On s’approche de ce qui est décrit ici.
Ce qui rend cet état si éprouvant, c’est le balancement.
La même personne peut vous élever à quelque chose qui ressemble à l’euphorie avec une phrase chaleureuse, et vous laisser tomber une heure plus tard avec une phrase plate. Rien n’a changé dans votre situation en une heure. Rien ne s’est réellement produit. Seulement ce que vous croyez avoir appris sur votre place.
Elle tient les deux, et peut vous déplacer de l’un à l’autre très vite — sans le savoir, le plus souvent, puisque de son côté elle a simplement répondu à un message sur un ton légèrement différent.
Là où s’arrête l’ordinaire
Il faut tracer une ligne ici, car vouloir être bien vu n’est pas le sujet de cet article.
Vouloir faire bonne impression sur quelqu’un qu’on estime, espérer qu’il ait une bonne opinion de nous, en être content quand c’est le cas et déçu quand ça ne l’est pas : c’est ordinaire. C’est l’essentiel de la vie professionnelle et une bonne part de l’amitié, et il n’y a rien là à soigner.
Ce qui est décrit ici est d’un autre ordre. Ce n’est pas que son opinion compte. C’est que son opinion est devenue ce dont vous êtes fait. Votre sentiment d’être quelqu’un n’est plus tenu en vous. Il est tenu par l’autre, restitué par versements, et révisé sans préavis.
C’est la différence entre tenir à ce que quelqu’un pense et lui avoir remis votre sentiment d’exister.
La part que personne ne voit
Il y a dans tout cela une couche de souffrance rarement décrite, parce que c’est précisément celle dont on cesse de parler.
La plupart en parleront une fois, peut-être deux. À un ami, prudemment. Et l’ami répond : ne sois pas stupide. Oublie. Passe à autre chose. C’est dit avec bienveillance, et c’est en général un bon conseil. C’est aussi reçu comme un verdict de plus — que cette chose qui occupe presque toute leur vie intérieure est, pour tout le monde, une petite affaire. Un peu gênante. Sans importance.
Alors ils cessent d’en parler. Et à partir de là, ils la portent seuls.
Ce qui se porte peut être considérable. On fait dans cet état des choses qu’on ne ferait pas autrement et qu’on a beaucoup de mal à expliquer ensuite. De l’argent est prêté, ou donné, dans des proportions qui n’ont aucun sens, avec l’espoir que cela crée entre eux quelque chose de plus signifiant. On rend des services qui dépassent de loin ce que la relation justifie — prendre en charge les problèmes de l’autre, s’occuper de ses enfants, se rendre indispensable. On s’engage dans des arrangements qui laissent financièrement ou pratiquement exposé, d’une manière qu’on aurait honte de décrire à sa famille, et davantage encore à son comptable.
L’asymétrie est brutale. De l’autre côté, rien de cela n’est reçu pour ce que c’était. On y voit quelqu’un de généreux. Un collègue aimable. Quelqu’un de serviable. Aucun sens n’y est perçu, parce que de là où l’autre se tient, il n’y a aucun sens à percevoir.
Vient ensuite la culpabilité de ce qui a été donné, et après la culpabilité, la honte — qui est pire, car la culpabilité porte sur ce qu’on a fait et la honte sur ce qu’on est.
Et il y a là une boucle qu’il vaut la peine de nommer. Comme cela ne peut pas se dire, la personne se retrouve seule avec. Et une figure avec laquelle on est seul grandit. Elle devient lumineuse : très claire, très grande, la seule chose dans la pièce. Se tenir seul devant quelque chose d’aussi lumineux n’est pas une position stable. L’isolement grandit la figure, la figure grandie produit davantage d’instabilité, et l’instabilité est une chose de plus dont on ne peut parler à personne.
Ce qui explique en partie pourquoi le dire à voix haute, une fois, à quelqu’un qui ne vous répond pas de ne pas être stupide, fait souvent plus que l’on n’attend.
Une limite à ne pas perdre de vue
Presque tout ce qui est décrit ici se souffre en privé, et l’autre n’en est généralement pas affecté. Pas toujours, cependant.
Des approches répétées. Des messages restés sans réponse et envoyés quand même. S’arranger pour se trouver là où l’autre sera. Cela cesse d’être privé au moment où l’autre doit commencer à le gérer — et ce moment arrive plus tôt qu’on ne le perçoit de l’intérieur, car de l’intérieur cela ne ressemble pas à une pression. Cela ressemble à une tentative de résoudre quelque chose d’insupportable.
Il me semble donc utile de le dire nettement : l’autre a le droit de ne pas être poursuivi, quoi qu’il vous arrive, et si peu qu’il en sache. Si vous n’êtes pas certain d’avoir franchi cette limite, cette incertitude mérite en elle-même d’être portée à quelqu’un.
Pourquoi l’incertitude est le moteur
Le paradoxe de la limérence, c’est qu’elle ne prospère ni sur l’encouragement ni sur le refus net. Elle prospère sur l’espace entre les deux.
L’espoir sans résolution, voilà ce qui la fait tourner. C’est pourquoi une réponse claire et définitive rompt parfois le charme en quelques semaines, tandis qu’une amitié chaleureuse mais ambiguë peut l’entretenir des années. C’est pourquoi le supérieur aimable mais illisible occupe bien plus complètement qu’un supérieur ouvertement hostile.
C’est aussi pourquoi la limérence survit mal à la réciprocité pleine. Quand l’autre devient disponible, connaissable, ordinaire, l’état s’effondre souvent. Ce qui reste peut être de l’amour, de l’affection, ou bien rien du tout.
Cet effondrement dit quelque chose qu’il vaut la peine de savoir. Si un sentiment ne survit pas au fait que l’autre devienne réel, c’est qu’il ne portait pas vraiment sur lui.
Limérence et amour ne sont pas la même chose
Il vaut la peine d’être précis ici, car beaucoup de souffrance inutile vient de la confusion des deux.
La limérence s’organise autour de soi. Sa question centrale est : que pense-t-il de moi, et me donnera-t-il ce dont j’ai besoin ? L’amour s’organise autour de l’autre. Sa question centrale est : qui es-tu, et de quoi as-tu besoin ?
La limérence a besoin d’incertitude. L’amour a besoin de sécurité, et il la supporte.
La limérence survit difficilement à la connaissance complète de l’autre. L’amour est ce qui demeure quand cette connaissance arrive et que l’attachement tient quand même.
Rien de cela ne rend la limérence honteuse. Bien des longs mariages y ont commencé. Mais c’est un état distinct, et prendre son intensité pour la preuve d’un destin est la manière dont on finit par donner des années à des situations qui coûtent très cher.
Ce que fait la psyché
En analyse jungienne, un tel état se lit comme une projection d’une puissance inhabituelle.
L’autre porte quelque chose, et ce qu’il porte est rarement arbitraire. C’est très souvent une qualité que la personne ne peut pas éprouver comme sienne : une liberté qu’elle ne s’est jamais autorisée, une aisance, une autorité, une vitalité, le sentiment de mériter qu’on la regarde. Dans le langage de Jung, une grande part du monde intérieur — l’anima ou l’animus, et avec eux une bonne part de la vie non vécue — a trouvé un crochet et s’est fixée sur un être humain qui, en réalité, vaque simplement à sa semaine.
C’est pourquoi l’expérience prend si souvent une qualité de destin, presque numineuse. Quelque chose de véritablement grand est en jeu. Cela ne se trouve simplement pas là où cela paraît se trouver.
Cela explique aussi l’épuisement. Une énergie psychique considérable est immobilisée là-bas, chez quelqu’un d’autre. Retirer une projection de cette taille ne relève pas d’une décision, pas plus qu’on ne décide de cesser de rêver. Il faut la comprendre avant qu’elle puisse être libérée — et ce qu’elle libère, c’est la vitalité propre de la personne, qui lui revient.
Cela arrive aussi dans le cabinet
Tôt ou tard, la même chose se tourne vers moi.
Ce n’est pas un échec de la thérapie. C’est souvent l’événement le plus utile qui s’y produise. Quelqu’un qui fait passer sa vie émotionnelle par une seule personne finira par la faire passer par son thérapeute — et alors le schéma est dans la pièce, où il peut être regardé directement plutôt que rapporté de seconde main.
Cela prend une forme minuscule et incessante. Je tourne la tête, et cela veut dire quelque chose. Mon visage fait quelque chose dont je n’avais pas conscience, et c’est lu. Je regarde l’heure. Je suis fatigué, ou — ce n’est pas l’idéal, mais cela arrive — je bâille. Rien de tout cela n’est enregistré comme un événement neutre. Chaque chose est prise comme une preuve de la façon dont je les considère, et chacune peut produire un véritable ravage émotionnel pour le reste de la semaine.
Et cela fonctionne aussi dans l’autre sens, ce qui est plus subtil et plus facile à manquer. Ce que la personne dit commence à être façonné par ce qu’elle croit que je veux entendre. Elle ne rapporte pas ce qu’elle pense ; elle propose ce qu’elle a calculé être la bonne réponse, ajustée d’avance à la lecture qu’elle a faite de mon visage. Cela dure parfois des mois avant que l’un de nous le nomme — une thérapie où la personne travaille très dur à être un bon patient, et n’y est donc pas tout à fait présente.
Ce n’est pas de la dissimulation. C’est le même appareil de survie, en marche dans la seule pièce où il était censé pouvoir s’éteindre.
Dans le langage psychanalytique, c’est le transfert : un schéma qui appartient à ailleurs et qui arrive dans la relation présente. L’avantage est qu’ici, pour une fois, on peut en parler pendant qu’il se produit. La personne peut dire ce qu’elle a vu. Je peux dire ce qui se passait réellement. Et l’écart entre les deux devient le travail — car c’est exactement l’écart entre la tête détournée du collègue et ce qu’elle a voulu dire.
En dessous, une tentative de contrôle
Il y a un paradoxe au centre de cet état, et il vaut la peine de le nommer soigneusement, car c’est là que tout bascule.
L’autre contrôle votre monde intérieur. C’est ainsi que cela se vit : son message, son silence, son expression décident de ce que vous ressentez, et vous semblez n’avoir aucune voix au chapitre.
Alors vous essayez de le contrôler. Pas par la force, d’ordinaire — par l’anticipation. En le surveillant sans cesse, en soignant l’image que vous donnez, en répétant les conversations à l’avance, en vous ajustant pour produire la réponse qui vous apaiserait. L’effort est énorme, et il est presque entièrement dirigé vers l’extérieur.
Mais ce qui est défendu n’est pas vraiment la relation. C’est votre propre état intérieur. Vous tentez de contrôler quelqu’un d’autre afin de contrôler ce qui se passe en vous, parce que contrôler directement ce qui se passe en vous paraît impossible.
C’est le piège. C’est aussi là que se trouve la sortie. Le travail n’est pas de mieux gérer l’autre. C’est de reprendre la télécommande — de bâtir une capacité à tenir son propre climat intérieur, pour qu’une hésitation avant une réponse puisse être une hésitation avant une réponse, et non un verdict.
L’accordage à l’envers
Winnicott a décrit la mère suffisamment bonne : non pas parfaite, mais assez accordée au nourrisson pour que celui-ci n’ait pas à s’occuper d’elle. Le bébé peut simplement être, et continuer d’être, parce que quelqu’un d’autre tient l’environnement.
Il a aussi écrit sur ce qu’un bébé voit quand il regarde le visage de sa mère. Idéalement, il s’y voit lui-même — son propre état, réfléchi — et apprend ainsi peu à peu ce qu’il ressent. Mais quand c’est l’état de la mère qui occupe son visage, le bébé la voit, elle. Et alors quelque chose s’inverse.
Ce déplacement mérite qu’on s’y arrête, car c’est le décisif. Chez Klein, le monde du nourrisson tourne autour du sein : la nourriture, ce qui est donné et ce qui est retenu, ce qui est incorporé. Winnicott a déplacé le centre de l’histoire du sein vers le visage. Ce dont un nourrisson a besoin, ce n’est pas seulement d’être nourri, c’est d’être reflété — de lever les yeux et de trouver son propre état rendu, et d’apprendre ainsi à la fois ce qu’il ressent et qu’il existe.
Ce qui dit assez ce que fait réellement l’adulte quand il scrute un visage.
Il ne vérifie pas seulement un verdict. Il cherche un miroir.
Il cherche sur le visage du qualificateur son propre sentiment rendu — espérant y voir, ou à défaut y imaginer, qu’il existe. Non pas qu’il est apprécié. Qu’il existe. Et cela se fait avec l’urgence que l’on sait parce qu’au niveau où cela opère, c’est ainsi qu’on se sent vivant. Dans le dispositif d’origine, c’est ainsi qu’on survivait.
Si la recherche ne s’arrête jamais, c’est que le visage d’un collègue n’est pas un miroir. Celui d’un amant non plus, la plupart du temps. C’est un visage, occupé par sa propre journée.
Si la figure qui prend soin n’est pas accordée de façon fiable, l’enfant doit s’accorder à elle. Ce n’est pas une préférence. C’est une question de survie. Un petit enfant ne peut pas partir, ne peut pas subvenir à ses besoins, ne peut pas aller ailleurs. Ses soins dépendent de l’état de l’adulte, alors il apprend à lire cet état avec une grande habileté : le bruit de la clé dans la porte, le pli d’une bouche, la longueur d’un silence. Il apprend à s’ajuster d’avance, pour que la relation reste sûre.
Ce qui pousse sur cet ajustement, Winnicott l’a appelé le faux self — un self organisé autour de ce dont l’autre semble avoir besoin, plutôt qu’autour de ce qui est réellement ressenti.
Prenez maintenant cet enfant dans une vie d’adulte et donnez-lui un supérieur dont l’approbation compte, ou quelqu’un qu’il aime et qui est difficile à lire. Le même appareil se met en marche. Le guet, l’anticipation, les petits ajustements constants. Et si cela paraît tellement plus grand que la situation ne le justifie, c’est que ce n’est pas traité comme une difficulté sociale. C’est traité comme une question de survie.
C’est aussi pourquoi une réassurance venue du dehors apaise si rarement. Personne n’a jamais été rassuré hors d’une réaction de survie en s’entendant dire qu’elle était disproportionnée.
Et c’est là, au fond, ce à quoi ressemble cet état une fois qu’on sait ce qu’on regarde.
Un adulte, avec une vie et des compétences d’adulte — et à l’intérieur, un petit enfant debout devant un parent tout-puissant, le souffle suspendu, guettant un visage pour savoir ce qui va se passer. Tout attend ce visage. Rien ne peut avancer avant qu’il ait été lu.
Le supérieur n’est pas tout-puissant. La personne qui n’a pas répondu n’est pas toute-puissante. Mais quelque chose de très ancien tourne, et dans le dispositif d’où cela vient, la figure devant vous tenait tout, et vous ne pouviez pas survivre à son déplaisir.
Ce que la recherche sur l’attachement ajoute
Un mot d’abord, car deux traditions différentes sont ici mises côte à côte et il serait négligent de les mêler en silence.
Winnicott appartient aux relations d’objet : le visage, le miroir, le faux self, l’intérieur. Bowlby et Ainsworth appartiennent à la recherche sur l’attachement, née de l’éthologie et de l’observation, que l’establishment analytique de l’époque — Winnicott compris — regardait avec une certaine méfiance. Ils ne disaient pas la même chose, et ne tenaient guère à le faire.
Mais ils rendent compte de deux moitiés différentes, et aucune ne suffit seule. Winnicott explique ce qui est cherché : la reconnaissance, le reflet, le sentiment d’exister dans le visage d’un autre. La recherche sur l’attachement explique le comportement : la recherche de proximité qui n’apaise pas, le réconfort qui arrive et ne réconforte pas.
L’enfant qu’on ne peut pas apaiser
La Situation étrange d’Ainsworth a mis cela en images, ou presque. Un nourrisson et une figure d’attachement dans une pièce inconnue ; celle-ci sort quelques minutes ; elle revient. Ce qui compte n’est pas le départ. C’est les retrouvailles.
Un nourrisson sécure proteste au moment de la séparation, cherche le contact au retour, s’en trouve réconforté, puis retourne jouer. La détresse se résout, et le monde redevient intéressant.
Le schéma anxieux-ambivalent est différent. Le nourrisson est très en détresse — et aux retrouvailles il cherche la figure et la repousse à la fois. Tendre les bras et écarter. Être tenu sans s’apaiser. Le réconfort arrive et ne prend pas, et l’enfant ne retourne pas jouer. Souvent, il surveillait déjà avant la séparation, explorant moins que les autres, un œil sur la porte.
Placez cela à côté d’un adulte en limérence et la forme paraît la même. Le contact est cherché et n’apaise pas. La réassurance est donnée et ne prend pas. Et le jeu — le travail, l’amitié, le reste d’une vie — ne reprend pas.
Deux réserves méritent d’être posées. Ce sont des comportements observés dans la petite enfance, pas un destin, et beaucoup de gens dont l’attachement précoce fut difficile sont des adultes parfaitement posés. Et le vocabulaire des styles d’attachement qui circule aujourd’hui en ligne est bien plus grossier que la recherche dont il provient. Ce qui est utile ici est étroit : cela explique pourquoi être réconforté ne réconforte pas, ce qui est autrement l’un des traits les plus déroutants de cet état.
Là où cela prend le plus fort
La limérence est fréquente, et chez la plupart des gens elle passe. Mais certaines conditions la rendent plus tenace.
Quand l’acceptation a toujours été conditionnelle. Pour les raisons ci-dessus : si l’amour ou l’approbation devaient être mérités, guettés, anticipés, alors le signal intermittent au cœur de la limérence n’a rien d’étrange. C’est le climat émotionnel dans lequel la personne a grandi. Voir les styles d’attachement et la peur de l’abandon.
Quand l’autre est indisponible. Marié, hiérarchiquement au-dessus, lointain, indifférent, parti. L’indisponibilité garantit l’incertitude qui entretient l’état, ce qui explique précisément que ce soient celles-là qui durent des années.
Quand la vie réelle s’est amincie. La limérence occupe l’espace vide. Elle est souvent à son pire dans la solitude, un travail à l’arrêt, un deuil, ou un mariage devenu silencieux. Elle fournit de l’intensité là où il n’y en avait plus, ce qui est une fonction réelle et non négligeable.
Quand l’esprit rumine déjà. La limérence recoupe la pensée obsessionnelle. On trouve en ligne quantité de textes la reliant au TDAH et à l’autisme ; la position honnête est que les données sont minces — la limérence elle-même a suscité très peu de recherche évaluée par les pairs — et qu’un schéma reconnaissable n’est pas un lien établi.
Pourquoi cet état attire la mauvaise sorte d’attention
Il y a ici une chose difficile à dire, et il faut la dire avec soin, car elle ne doit pas devenir un reproche.
Quelqu’un dans cet état semble constituer une cible particulièrement facile pour qui exploite les autres.
La raison en est mécanique. Ce qui entretient la limérence, c’est une approbation intermittente et imprévisible — et l’approbation intermittente et imprévisible est exactement l’instrument du manipulateur. La chaleur, puis le retrait. La proximité, puis la froideur sans explication. Cela n’a même pas besoin d’être délibéré au départ : celui qui exploite les relations découvre que cela marche, et continue ce qui marche.
Et la personne en face est déjà équipée pour coopérer. Elle lit les visages. Elle s’ajuste d’avance. Elle suppose qu’une baisse de température chez l’autre vient d’elle et qu’elle doit la réparer. Demandez-lui qui était en tort et elle se regarde d’abord elle-même — et si on lui propose un récit où elle est le problème, elle le prendra souvent, parce que cela répond au moins à la question qu’elle ne supporte pas de laisser ouverte.
En français clinique, cette figure porte le nom de pervers narcissique. En anglais on parle d’abus narcissique, ou de contrôle coercitif. Aucun de ces termes n’est un diagnostic formel, et l’étiquette compte bien moins que le schéma : idéalisation, puis dévaluation, puis juste assez de chaleur pour raviver l’espoir. Voir aussi le gaslighting et la relation toxique.
Deux choses doivent être dites nettement.
Ce n’est pas la faute de la personne. Une vulnérabilité n’est pas une invitation, et être facile à exploiter n’est pas y consentir. La responsabilité revient entièrement à celui qui le fait.
Et tout indisponible n’exploite personne. La plupart sont simplement indisponibles, ou inconstants, ou pas particulièrement intéressés. L’état peut prendre tout aussi fort autour de quelqu’un qui en est parfaitement innocent, et c’est pourquoi la présence d’une limérence ne dit rien en soi du caractère de l’autre.
Cela vaut néanmoins d’être su, car cela change ce à quoi sert le travail. Reprendre la télécommande n’est pas seulement récupérer sa propre vie. C’est aussi, en pratique, ce qui rend beaucoup plus difficile de vous manœuvrer.
Et l’inverse : quand une personne ordinaire devient un monstre
L’image en miroir est tout aussi fréquente, et bien moins souvent dite.
La plupart du temps, l’autre ne sait pas. Il ne sait pas ce qu’on éprouve pour lui, il ne sait pas ce qu’il porte, et il n’a aucune idée du pouvoir qu’il détient. Il vaque simplement à sa vie.
Et vu de l’intérieur de cet état, quelqu’un qui vaque simplement à sa vie — qui ne pense pas du tout à vous — peut être vécu comme quelqu’un qui vous torture délibérément.
C’est l’image en miroir de la section précédente : une personne parfaitement ordinaire, vécue comme froide, cruelle et manipulatrice, comme un pervers narcissique, alors qu’elle n’en est rien.
La raison, c’est que la relation n’est pas vraiment avec la personne. Elle est avec une figure qui a été construite. Une quantité énorme de fantasme, d’espoir et de sens s’est attachée à quelqu’un qui, en fait, a très peu fait. Et une fois autant investi, un comportement ordinaire ne peut que ressembler à une trahison. Une réponse qui prend un jour. Des vacances dont il n’avait pas parlé. De la chaleur le mardi et de la préoccupation le jeudi — c’est-à-dire ce que sont les gens.
Mesurée à la figure construite, la personne réelle est condamnée à échouer, et à échouer sans cesse. L’échec est alors ressenti non comme un écart mais comme une blessure délibérément infligée — soit une somme considérable de souffrance produite, en fin de compte, par quelqu’un qui ne pensait pas du tout à elle.
Il y a un second tour. Le poids est le plus souvent perçu par l’autre, même si rien n’a été dit. Être l’objet d’autant d’attention et d’attente est inconfortable, et les gens répondent couramment en prenant un peu de recul. Ce recul est alors lu comme la preuve exacte de la froideur qu’on leur prêtait déjà — et voilà qu’il semble y avoir une preuve.
C’est pourquoi le vocabulaire de l’abus narcissique, réellement utile là où il s’applique, fait du tort quand on y recourt trop vite. Il peut transformer une déception douloureuse mais ordinaire en récit d’avoir été pris pour cible, ce dont on se remet bien plus difficilement, et qui referme la question la plus utile : de quoi avais-je besoin que cette personne soit, et pourquoi en avais-je à ce point besoin ?
Est-ce un trouble ?
Non. La limérence n’est pas un diagnostic, elle ne figure pas dans le DSM, et personne ne « l’a » comme on a une maladie.
Il vaut la peine de le dire nettement, car le vocabulaire de la pathologie s’est répandu vite autour de ce mot. Il décrit un état humain qui a presque certainement toujours existé. Une grande part de la poésie du monde en parle.
Ce qu’on peut en dire cliniquement est plus étroit, et plus utile. Quand l’état dure des années ; quand il chasse le travail, l’amitié et le sommeil ; quand il retient quelqu’un dans une situation qui lui nuit ; ou quand il revient encore et encore avec un visage différent — alors il se passe quelque chose qui mérite d’être compris, quel que soit le nom qu’on lui donne.
Une distinction me paraît importer. La limérence consiste à espérer que le sentiment est partagé, et à en lire les indices dans les deux sens — c’est pourquoi elle est si tourmentante, et pourquoi elle vit d’ambiguïté. Lorsque la conviction qu’il est partagé devient fixe, et tient contre des preuves claires et répétées du contraire, il s’agit d’autre chose, et de plus sérieux. Cela relève d’une évaluation, pas d’un article.
Ce qui aide réellement
La volonté ne suffit pas. Davantage de contact non plus, en général. L’erreur la plus fréquente est de chercher une conversation de plus, une preuve de plus, en croyant que la clarté y mettra fin. Le plus souvent, cela la relance.
Ce qui aide :
Réduire l’incertitude plutôt que le contact. L’ambiguïté est le carburant : là où une vraie réponse peut être obtenue, l’obtenir — même douloureuse — fait souvent plus que des mois de distance. Cela demande toutefois d’être dit avec prudence. Parfois demander est parfaitement légitime. Souvent ce ne l’est pas : quand la personne est mariée, ou votre supérieur, ou sous votre responsabilité, ou simplement pas intéressée, demander lui impose quelque chose qui ne lui revient pas. Dans ces cas, l’incertitude doit être réduite de votre côté — en acceptant qu’aucune réponse ne viendra. Ce qui est plus difficile, et constitue une bonne part du travail.
Remplir de nouveau la vie que l’état a vidée. La limérence occupe du terrain. Le travail, l’amitié, le corps, tout ce qui a sa propre gravité en reprend une part.
Comprendre ce que la personne représente. C’est la pièce qui évite la suivante. Celui qui saisit ce que l’autre portait pour lui entretient un rapport très différent au schéma que celui qui a simplement attendu qu’il s’efface.
Prendre le deuil au sérieux. La fin d’une limérence est une perte réelle, et elle est systématiquement minimisée par l’entourage au motif qu’il ne s’est rien passé. Il s’est passé quelque chose. Cela s’est passé à l’intérieur, et cela comptait.
Quand cela se répète
En plus de vingt-cinq ans de pratique, ce qui amène les gens dans cet état n’est presque jamais l’autre personne. C’est de reconnaître que ce n’est pas la première fois. Que la même forme est déjà apparue avec un autre visage, et que des années s’en vont là où ils ne l’avaient pas choisi.
Ce schéma est travaillable. Il est très difficile à voir seul, car de l’intérieur la limérence ne ressemble pas du tout à un schéma. Elle ressemble à cette personne-là, cette fois-là. La thérapie offre le regard extérieur, et un lieu où se demander ce que cet attachement porte réellement, et ce qu’il réclame, sans que personne ne traite le sentiment de ridicule.
Le docteur Philippe Jacquet travaille ce terrain depuis plus de 25 ans. Si quelque chose de tout cela vous est familier, en parler peut aider. Prendre rendez-vous pour une consultation confidentielle, à Harley Street, dans le centre de Londres, ou en ligne.
Sujets voisins : la projection en psychologie, le mécanisme sous tout cela ; la peur de l’abandon ; et la liaison comme symptôme, où une intensité comparable vient se loger à l’intérieur d’une vie déjà construite.
Sources : Dorothy Tennov, Love and Limerence: The Experience of Being in Love (1979) ; D. W. Winnicott sur la mère suffisamment bonne, le rôle de miroir de la mère et le faux self ; Melanie Klein sur l’objet partiel ; Wakin et Vo, « Love-Variant: The Wakin-Vo I.D.R. Model of Limerence ».