Arrêter l'alcool ne suffit pas : l'abstinence sans changement

Réflexion

Arrêter l'alcool ne suffit pas : l'abstinence sans changement

2 September 2026 9 min de lecture

Il y a une phrase qui revient assez souvent en travail familial pour que j’aie cessé d’en être surpris, et qui arrête pourtant la séance chaque fois.

Un conjoint dit, à propos de quelqu’un qui ne boit plus depuis des mois : il ne boit pas. Mais si c’est pour que ce soit comme ça, je préférais quand il buvait.

Dit à voix haute, cela paraît monstrueux. C’est presque toujours dit par quelqu’un qui a passé des années à espérer exactement ce résultat, et c’est presque toujours suivi de culpabilité. Mais c’est une phrase cohérente, qui décrit quelque chose de réel, et à quoi les milieux du rétablissement ont donné un nom depuis longtemps : en anglais, le dry drunk, que l’on traduit parfois par l’alcoolique sec.

Abstinent n’est pas rétabli

L’alcoolique sec est quelqu’un qui a arrêté de boire et n’a rien changé d’autre.

L’alcool a disparu. L’irritabilité, non. Le ressentiment non plus, ni la susceptibilité, ni la tendance à vivre les autres comme la cause de ses difficultés, ni la manière particulière de traiter l’émotion qui rendait l’alcool nécessaire au départ. Le fonctionnement de l’alcoolique est entièrement intact. Seule la boisson a été retirée.

En face se tient la personne en rétablissement, qui a également cessé de boire, mais qui travaille sur elle-même : sur sa façon de gérer une émotion, de se comporter dans un conflit, sur les attitudes avec lesquelles elle est arrivée, et sur sa propre histoire. L’une a soustrait quelque chose. L’autre est en train de changer.

Les familles perçoivent cette distinction bien avant d’avoir des mots pour elle. C’est la différence entre une maison devenue calme et une maison où l’atmosphère est la même et où l’on a simplement retiré l’explication.

Pourquoi retirer l’alcool laisse quelqu’un à vif

Pour comprendre, il faut être clair sur ce que l’alcool faisait.

Il anesthésiait l’émotion. Il offrait une échappatoire. Il régulait des états qui ne pouvaient pas être régulés autrement. Et, très souvent, il remplissait un vide présent bien avant que l’alcool n’arrive.

Aucun de ces besoins ne disparaît au moment du dernier verre. Ce qui disparaît, c’est le seul instrument dont la personne disposait pour y répondre. D’un coup l’alcool n’est plus là, et elle est extrêmement à vif : elle ressent tout à plein volume, sans le mécanisme qui gérait sa météo intérieure depuis vingt ans, et le plus souvent sans aucun autre.

Cette mise à vif n’est pas un échec de la personne. C’est la conséquence prévisible du retrait d’une solution alors que le problème reste entier. Et s’il n’y a pas de véritable travail sur soi, pas de changement d’attitude, et pas de recherche de sens ou de spiritualité pour occuper la place que la boisson tenait, la personne souffre. Elle devrait souffrir. Rien n’a été mis à la place.

À quoi cela ressemble

L’alcoolique sec est en général irritable, avec une mèche courte, et une humeur basse et pleine de ressentiment autour de laquelle la maisonnée apprend à naviguer.

Il tient les autres pour responsables de ses problèmes, et la liste des coupables tend à être longue et à comprendre tout le monde sauf lui.

Et il idéalise l’alcool. C’est le détail qui le trahit. Les années de boisson sont racontées comme les bonnes années — les soirées, les gens, la liberté — les vomissements, les emplois perdus, les enfants effrayés et les mensonges ayant disparu au montage. C’est la nostalgie d’un passé qui n’a jamais eu lieu, et elle indique que la perte n’a pas été élaborée, seulement encaissée.

La grammaire de la chose

On entend très souvent à quoi l’on a affaire dans une seule phrase.

L’alcoolique sec dit : je ne peux pas boire.

La personne en rétablissement dit : je pourrais boire. Je choisis de ne pas le faire.

Ces deux phrases décrivent le même comportement et deux positions psychiques entièrement différentes. La première est une privation : quelque chose a été confisqué, une peine est en cours, et le ressentiment qui suit est celui de n’importe qui à qui l’on a retiré quelque chose. La seconde est une position de sujet, et elle possède une dignité que la première n’a pas.

Personne ne tient longtemps sur la première phrase. Elle ne contient aucune raison. C’est une règle imposée de l’extérieur, et les règles imposées de l’extérieur cèdent à la première contrariété sérieuse — ce qui explique que cette position soit instable autant que pénible.

Bill Wilson l’avait dit en 1958

Il serait facile de lire ce qui précède comme la querelle d’un psychothérapeute avec le modèle abstinentiel. Ce n’en est pas une. L’observation a été formulée le plus clairement par le fondateur des Alcooliques anonymes.

En janvier 1958, dans un texte du Grapevine tiré d’une lettre à un ami, Bill Wilson écrivait que beaucoup de membres abstinents de longue date, ayant passé avec succès l’épreuve du « traitement AA contre la boisson », constataient qu’il leur manquait encore ce qu’il appelait la sobriété émotionnelle. Il en faisait la frontière suivante : une maturité et un équilibre réels dans le rapport à soi, aux autres et à Dieu.

Il décrivait des alcooliques secs, dans son propre mouvement, chez des gens ayant des années d’abstinence. Quelle que soit l’opinion que l’on a du modèle en douze étapes, l’observation est honnête et elle est ancienne. Personne n’a jamais prétendu qu’arrêter était l’arrivée.

Ce qui n’est pas un alcoolique sec

Deux distinctions comptent, parce que l’expression circule sans précaution et qu’elle fait des dégâts quand c’est le cas.

La première est le syndrome de sevrage prolongé. Dans les premiers mois d’abstinence, le cerveau se recalibre encore, ce qui produit une instabilité de l’humeur, des troubles de la concentration et du sommeil, une anhédonie et une irritabilité qui ressemblent trait pour trait à ce que je viens de décrire. C’est neurologique, c’est transitoire, et cela s’améliore largement seul sur six à dix-huit mois. Dire à quelqu’un au troisième mois qu’il est un alcoolique sec est à la fois faux et cruel. La distinction tient à la trajectoire : le sevrage prolongé se lève, la personnalité ne se lève pas toute seule. Si un an a passé et que rien n’a bougé, le cerveau n’est plus l’explication.

La seconde est la dépression, fréquente en début d’abstinence, souvent manquée, et traitable. Une humeur basse, un retrait et une irritabilité chez quelqu’un qui vient d’arrêter de boire méritent une évaluation sérieuse avant que quiconque n’aille chercher une étiquette dans le folklore du rétablissement.

Sur l’expression elle-même

Certaines personnes en rétablissement n’aiment pas l’expression, et l’objection mérite d’être entendue. C’est une étiquette appliquée de l’extérieur, en général par quelqu’un à bout de patience, et elle peut humilier une personne qui fait quelque chose de très difficile sans en recevoir grand crédit.

Employée comme une insulte, c’est une insulte. Je l’emploie parce qu’elle nomme un stade et non un caractère, et parce que la nommer est porteur d’espoir : elle désigne quelque chose sur quoi on peut travailler, plutôt qu’un trait définitif que tout l’entourage devrait contourner.

Il faut aussi le dire clairement à la personne concernée : l’abstinence est un vrai accomplissement, et ce n’est pas rien. Simplement, elle ne suffit pas à elle seule à rendre la vie assez désirable pour qu’on y reste sobre.

Ce qu’est le travail

Si l’alcool anesthésiait, permettait de fuir, régulait et remplissait un vide, alors ces quatre fonctions sont le travail. Pas la boisson : la boisson s’est déjà arrêtée.

Cela veut dire apprendre à ressentir à un volume supportable, ce que la plupart des grands buveurs n’ont jamais fait à l’âge adulte. Cela veut dire découvrir ce qu’est ce vide, quand il a commencé, et à la place de quoi il se tient. Cela veut dire un changement d’attitude, chose plus lente et moins spectaculaire qu’il n’y paraît, et qui consiste surtout à prendre sa part dans des situations où accuser serait plus facile et plus satisfaisant.

Et pour beaucoup, cela suppose une forme de recherche de sens — la spiritualité au sens large, non au sens d’une confession particulière. Jung y voyait le cœur du problème, et l’a écrit à Bill Wilson : le besoin d’alcool comme équivalent, à un niveau bas, d’une soif de totalité. J’ai développé cette soif d’unité ailleurs. Ce qui importe ici est la conséquence pratique : quelque chose doit occuper la place que la boisson occupait, et ce quelque chose doit être assez grand pour valoir la peine.

Pour la famille

Si vous êtes la personne qui a dit, ou pensé, qu’elle préférait la période de l’alcool : vous n’êtes pas quelqu’un de mauvais, et vous n’avez trahi personne.

Vous décrivez quelque chose d’exact. On vous a implicitement promis que l’alcool était le problème, et vous découvrez qu’il en était le symptôme. C’est une perte réelle, qui mérite d’être reconnue plutôt que gérée. Cela explique aussi pourquoi tant de couples se défont la première année d’abstinence plutôt que pendant les années de boisson, ce qui est l’un des faits les moins discutés de ce champ.

Cela ne veut pas dire que rien n’a changé, ni que rien ne changera. Cela veut dire que le travail n’a pas encore commencé.

Si vous avez grandi avec la boisson au lieu de la vivre comme adulte, c’est un autre sujet, et je l’ai traité à part : enfants d’alcooliques devenus adultes. Et si la gestion de l’autre est devenue la forme de votre propre vie, cela se traite en soi : la codépendance.


Les descriptions cliniques de cet article sont des composites, constituées à partir de la manière dont ces situations se disent habituellement en consultation. Elles ne rapportent le cas de personne.

Dr Philippe Jacquet est psychothérapeute enregistré auprès de l’UKCP, analyste jungien et spécialiste de l’addiction formé à la méthode Hazelden. Il a travaillé neuf ans en centre résidentiel privé de traitement de l’addiction et supervise des équipes cliniques en addictologie résidentielle et en clinique psychiatrique privée. Il reçoit en français et en anglais, à Londres et en visioconférence, pour le traitement de l’addiction.

Si vous êtes abstinent et que cela ne ressemble pas à ce qu’on vous avait promis, une première conversation sert à regarder ce qui se passe réellement.

Et si la boisson s’est arrêtée mais qu’autre chose a commencé, cela porte un nom : l’addiction croisée.

Questions fréquentes

Quelle est la différence entre être abstinent et être en rétablissement ?

L'abstinence est l'absence du produit. Le rétablissement est un changement de la personne. Quelqu'un d'abstinent sans être en rétablissement a retiré l'alcool et laissé intact tout ce qui le rendait nécessaire : l'irritabilité, le ressentiment, la manière de gérer les émotions, la tendance à tenir les autres pour responsables de ses difficultés. La différence s'entend dans une seule phrase : je ne peux pas boire, contre je pourrais boire, et je choisis de ne pas le faire.

Qu'est-ce qu'un « alcoolique sec » ?

C'est la traduction courante de l'expression anglo-saxonne dry drunk, née dans les milieux du rétablissement. Elle désigne une personne qui a cessé de boire mais qui a conservé le fonctionnement de l'alcoolique : l'irritabilité, le ressentiment, la susceptibilité, la nostalgie de l'alcool, la mise en cause permanente des autres. Ce n'est pas un diagnostic et cela ne figure ni dans la CIM-11 ni dans le DSM-5. C'est une description clinique, et elle décrit un stade plutôt qu'un caractère.

Pourquoi certaines familles disent-elles qu'elles préféraient quand il buvait ?

Parce que l'alcool, malgré les dégâts, était lisible : il y avait une cause et un nom, et la famille pouvait situer le problème à l'extérieur de la personne. Quand le produit disparaît et que la colère, le ressentiment et la tristesse restent, l'explication disparaît avec lui. La famille se retrouve à vivre la même atmosphère sans plus rien pour en rendre compte. C'est une phrase très douloureuse à dire, et elle n'est pas rare.

Combien de temps dure cette période ?

Il n'y a pas de durée fixe, parce que ce n'est pas d'abord une question de temps. Une partie de ce qui y ressemble dans les premiers mois relève du syndrome de sevrage prolongé, un processus neurologique qui s'améliore largement seul sur six à dix-huit mois. Ce qui reste ensuite relève de la personnalité, et la personnalité ne se règle pas en attendant. Si rien n'a bougé après un an d'abstinence, le cerveau n'est plus l'explication.

Que faut-il travailler pour que l'abstinence tienne ?

Ce que l'alcool faisait. Il anesthésiait l'émotion, offrait une échappatoire, régulait des états impossibles à réguler autrement, et remplissait un vide souvent bien antérieur à l'alcool. Ces quatre fonctions sont le travail : apprendre à ressentir à un volume supportable, comprendre ce qu'est ce vide et depuis quand il est là, changer d'attitude, et trouver quelque chose d'assez grand pour occuper la place que la boisson occupait.

Dr Philippe Jacquet est psychothérapeute inscrit au registre UKCP, analyste jungien et art-thérapeute inscrit au registre HCPC, avec vingt-cinq ans de pratique clinique. Il travaille sur les troubles alimentaires, l'addiction, le trauma et les crises qui surviennent au milieu de la vie, en français et en anglais, à Londres et en ligne par visioconférence sécurisée. Sa recherche doctorale à l'université d'Essex portait sur les troubles alimentaires masculins dans une perspective d'analyse jungienne.