Réflexion
La soif d'unité
Même les personnes sans religion situent souvent la racine du spirituel dans une scène très ordinaire : un nourrisson qui regarde sa mère. L’enfant la contemple comme un ange, et se sent un avec le monde entier, car à cet instant la mère est le monde entier. Il n’y a ni séparation, ni moi et autre, ni manque. C’est ce que l’être humain approche de plus près du paradis, et c’est là, je crois, que se dépose pour la première fois le sens du sacré. Nous avons été un avec tout, une fois, et une part de nous ne l’oublie jamais.
Le paradis qu’il faut quitter
Le problème, c’est que nous ne pouvons pas y rester. Devenir une personne, c’est quitter cette unité : découvrir que la mère n’est pas le monde, qu’il y a un moi ici et un autre là, et entre les deux un écart qui ne se refermera jamais tout à fait. Grandir, c’est au fond ce long départ du paradis, le lent devenir d’un moi séparé qui doit porter sa propre solitude.
Aucun enfant ne fait ce passage de bon gré sans que quelque chose le rende désirable. C’est le don le plus important d’un parent : non pas la protection, mais le désir de grandir, le sentiment que la vie adulte contient quelque chose qui vaut la peine de quitter le paradis. Là où ce désir manque, là où le seul adulte proposé ressemble au Capitaine Crochet, l’enfant fera ce qu’a fait Peter Pan, et refusera simplement.
Le faux chemin du retour
Mais le refus prend bien des formes, et celles que je vois le plus dans mon cabinet ne sont pas charmantes. Quand une personne ne peut pas quitter l’unité, ou ne peut pas supporter la séparation que ce départ coûte, elle cherche un chemin de retour. Et il existe des raccourcis qui semblent en offrir un.
C’est là, je crois, ce qu’est vraiment l’addiction. L’alcool, la drogue, la crise, la compulsion : chacun dissout, pour un instant, le moi séparé et douloureux, et ramène la personne vers quelque chose comme l’ancienne unité, l’illimité, le fusionnel, le lieu sans manque. Les troubles alimentaires le font par le corps ; la dépendance affective, par une autre personne ; les substances, plus directement encore. Chacun est une tentative de revenir au paradis par un raccourci, sans faire le travail de grandir. Et chacun se paie très cher, car la porte qu’il ouvre est fausse, et se referme un peu plus lourdement à chaque fois.
Spiritus contra spiritum : Jung et la racine spirituelle de l’addiction
La confirmation la plus frappante de cela est venue d’un lieu inattendu. En 1961, Carl Jung écrivit à Bill Wilson, le fondateur des Alcooliques Anonymes, au sujet d’un patient qu’ils avaient en commun. Le besoin d’alcool de cet homme était, écrivit Jung, « l’équivalent, à un niveau inférieur, de la soif spirituelle de notre être pour la totalité, exprimée en langage médiéval : l’union avec Dieu ».
L’alcoolique, disait Jung, n’est ni faible ni simplement complaisant envers lui-même. Il a soif de la même union que cherche le mystique, de l’unité perdue, et il la cherche à travers une bouteille parce qu’il n’a trouvé aucune autre voie. Jung terminait par une formule restée célèbre dans le monde du rétablissement : spiritus contra spiritum. L’esprit contre l’esprit. Le même mot pour l’alcool et pour l’Esprit saint, la soif basse et la soif haute, se disputant le même terrain.
Le vrai retour
Si cela est juste, cela change ce à quoi sert le rétablissement. Soyons d’abord pratiques, car on peut mal l’entendre : boire, se gaver, la compulsion, cela doit cesser, et l’arrêt vient en premier. Rien de plus profond ne peut se construire tant que la fausse porte est encore en usage quotidien. Mais ce que cette compréhension change, c’est la raison pour laquelle l’arrêt tient. Il ne s’agit pas de tuer la soif. La soif n’est pas le problème ; elle est peut-être ce qu’il y a de plus vrai dans une personne, la mémoire du paradis où nous avons tous commencé et le désir d’y revenir. Il s’agit de cesser d’étancher cette soif avec ce qui ne peut la contenir, et de trouver le vrai retour.
Et il en existe un. Il est de l’autre côté de tout le chemin : ni le refus de quitter le paradis, ni le raccourci pour y revenir, mais le retour mérité. On devient un moi, pleinement, avec toute la séparation et la solitude que cela coûte, et alors seulement on peut revenir en relation avec le tout, aux autres conditions que permet l’âge adulte : dans l’amour, dans le sens, dans la création, dans ce que l’on finit par appeler le sacré. C’est cela, l’individuation, et c’est pourquoi le travail le plus profond sur l’addiction, au-delà de l’affaire pratique de décrocher, devient une quête de sens. La personne cherche enfin le vrai objet d’une soif à laquelle elle tentait de répondre par un faux.
Ce qu’est le travail
Ainsi, quand quelqu’un vient me voir, pris dans une addiction, un trouble alimentaire, ou un schéma amoureux qui finit toujours au même endroit, je ne vois pas seulement un comportement à arrêter. Je vois une soif d’unité qui frappe à la mauvaise porte. Le travail consiste à l’aider à survivre à la séparation qu’il fuyait, puis à trouver le chemin de retour qui tient vraiment : celui qui ne se referme pas un peu plus lourdement à chaque fois, et qui n’a pas à se payer dans la monnaie d’une vie.
Nous avons été un avec tout, une fois. Toute une vie, en un sens, est le long travail de perdre cela, puis de le regagner.