Réflexion
Addiction à la kétamine : ce que disent les chiffres, et ce que j'entends en séance
Deux séries de chiffres français ne s’accordent pas, et c’est dans cet écart que tout se joue.
En population générale, la kétamine reste marginale. Selon l’OFDT, 2,6 % des 18-64 ans déclaraient en 2023 en avoir déjà consommé, et 0,6 % en avoir consommé dans l’année. Comparé à la cocaïne ou à la MDMA, c’est peu, y compris chez les jeunes.
En clinique, la courbe est tout autre. Le Réseau français d’addictovigilance a recensé 411 cas de complications liées à la kétamine entre 2019 et 2023, soit une multiplication par seize en cinq ans. L’âge médian des patients concernés est de 23 ans. Près de 59 % des cas sont classés graves, avec passage aux urgences ou en réanimation.
Un produit statistiquement discret, donc, qui produit une charge clinique en croissance rapide chez des gens très jeunes.
Ce n’est pas l’histoire d’une drogue qui se répand. C’est l’histoire d’une drogue qui change de fonction : d’un usage festif et occasionnel à un usage régulier, solitaire, et motivé.
Ce que l’OFDT dit des raisons d’usage
Le point le plus intéressant du travail de l’OFDT n’est pas un chiffre mais une observation. La perception du produit s’est transformée : longtemps jugée dangereuse, notamment en raison de son usage vétérinaire et de l’intensité de ses effets, la kétamine est aujourd’hui associée à des fonctions très diverses.
Parmi celles que l’Observatoire relève : la recherche d’effets hallucinatoires ou stimulants, mais aussi le soulagement d’une souffrance psychique ou physique et la gestion d’autres usages problématiques, qu’il s’agisse d’alcool, d’opioïdes ou de psychotropes.
Autrement dit, l’organisme public chargé d’observer les drogues en France décrit, dans son propre vocabulaire, ce que je vois en consultation : une automédication. Le produit a cessé d’être une fête. Il est devenu un traitement, administré sans ordonnance et sans surveillance, d’un état intérieur que personne n’a jamais aidé la personne à nommer.
S’y ajoute un facteur d’accessibilité : le prix du gramme a été divisé par deux en une quinzaine d’années. La banalisation n’est pas seulement culturelle, elle est aussi économique.
Deux personnes différentes, un même produit
En pratique, la kétamine arrive dans le cabinet sous deux formes qui n’ont presque rien à voir.
La première est récréative et se comporte comme la plupart des usages festifs. Ce que les gens décrivent chercher, c’est un état flottant, rêveur, un peu ivre, parfois euphorique, avec une distorsion du temps, de l’espace et du son. C’est recherché en contexte social, à des occasions précises, et pour la plupart cela en reste là.
La seconde n’a rien de cela, et c’est celle qui finit en soin. Ce sont des usagers lourds, et presque sans exception ils médicamentent quelque chose. De l’anxiété, une dépression, des pensées envahissantes, une histoire traumatique jamais élaborée, ou simplement un état intérieur qu’ils n’ont jamais eu d’autre moyen de modifier.
La distinction compte, parce que de l’extérieur les deux se ressemblent et qu’en dessous elles n’ont rien de commun. L’une est un plaisir. L’autre est une solution.
Le chaos et le cosmos
Il existe une manière de décrire cet état qui en dit plus que n’importe quelle définition clinique.
À l’intérieur, il y a le chaos. La kétamine fait disparaître le chaos, et me met en contact avec mon cosmos.
Si l’on demande ce que veut dire cosmos, la réponse revient sous une forme proche : c’est le seul moment où je me sens en paix avec moi-même dans le monde.
Il vaut la peine de s’arrêter sur ces deux mots, car ils forment le plus ancien couple dont nous disposions pour dire cela. Cosmos ne signifie pas l’espace. Il signifie monde ordonné : le contraire du chaos, et ce qui en sort. Tout récit de création est ce mouvement-là, de l’informe vers l’ordre.
Ce qui est décrit ici, c’est une psyché incapable de produire son propre ordre, et qui en emprunte à une molécule. La description est d’ailleurs le plus souvent lucide sur le marché conclu : le temps du produit, le monde a une forme.
C’est un problème bien plus sérieux que l’envie de se sentir bien, et cela explique pourquoi il ne sert presque à rien d’expliquer à quelqu’un que la kétamine est nocive. Il le sait déjà. Ce qu’on ne lui a pas encore proposé, c’est un ordre qui n’ait pas à être acheté.
Fondre dans le décor
Une deuxième description revient, et elle va de pair avec la première : l’impression de fondre dans ce qui entoure.
La frontière entre la personne et la pièce cesse d’être nette. Elle n’observe plus le monde depuis l’intérieur d’un corps, elle s’y diffuse. C’est presque toujours rapporté comme un soulagement, non comme une inquiétude.
Il faut y voir autre chose qu’une curiosité pharmacologique. Si le fardeau consiste à être un moi séparé, qui contient un chaos que personne ne voit et que personne ne peut soulager, alors dissoudre la frontière n’a rien d’étrange comme désir. C’est le soulagement le plus direct qui soit. On ne peut pas être submergé par un monde intérieur s’il n’y a plus de ligne autour.
Dans une lettre de 1961 à Bill Wilson, Jung décrivait le besoin d’alcool comme l’équivalent, à un niveau bas, de la soif spirituelle d’union : spiritus contra spiritum. J’ai écrit ailleurs sur cette soif d’unité, parce que je la crois présente sous une grande partie des conduites addictives.
La kétamine rend cette équivalence anormalement littérale. La plupart des produits font signe vers la disparition de la séparation. Celui-ci la produit, chimiquement, en une vingtaine de minutes.
C’est exactement pour cela qu’il déçoit. L’union ne survit pas à la fin des effets. Ce qui revient, c’est le moi séparé, inchangé, désormais accompagné de la vessie, des troubles de mémoire et des heures disparues.
Couper le bruit
La plupart des usagers lourds décrivent la même chose dans une langue plus simple : couper le bruit dans leur tête.
Qui a lu ce que j’ai écrit sur le bruit alimentaire reconnaîtra la structure. C’est la même plainte : un commentaire intérieur qui ne s’arrête pas, et une substance ou un comportement qui en baisse brièvement le volume. La kétamine y est remarquablement efficace, ce qui fait précisément sa dangerosité. Ce n’est pas un sédatif grossier. Elle supprime le sentiment d’être celui qui a les pensées.
Prendre de la kétamine avant un entretien d’embauche n’est pas un récit rare : parce que l’anxiété était autrement ingérable, chez quelqu’un qui savait parfaitement que c’était une mauvaise idée et qui l’a fait quand même. Cet écart, entre savoir et faire, est l’endroit exact où se situe le travail clinique.
Notons ce que cet usage n’est pas. Ce n’est pas une fuite hors de la vie. C’est une tentative d’y participer : passer l’entretien, être dans la pièce, fonctionner. C’est le même schéma que celui que je vois chez des cadres avec l’alcool ou la cocaïne, et c’est pourquoi le mot récréatif induit à ce point en erreur.
Pourquoi la dissociation pose un problème particulier
Chaque substance vient à la place de quelque chose. L’alcool à la place de la détente, la cocaïne de la confiance, les opiacés du réconfort. La kétamine se distingue d’une manière qui compte cliniquement.
C’est un dissociatif. Elle produit du détachement au corps, de la distance à l’expérience, la sensation d’observer depuis un peu à l’extérieur. Pour une personne ayant une histoire traumatique, cet état n’a rien d’inédit. C’est celui que sa psyché produit toute seule, sans permission, depuis l’enfance : la défense qui a rendu supportable, à l’époque, quelque chose qui ne l’était pas.
Le produit ne lui propose donc pas une expérience nouvelle. Il lui propose un accès fiable, à la demande, à sa défense la plus ancienne.
C’est ce qui explique la rapidité de l’emprise dans ce groupe, l’inutilité particulière du « arrête, c’est tout », et le fait que le travail ne puisse pas porter seulement sur le produit. Si la dissociation est le problème et qu’elle est aussi la solution, retirer la molécule sans s’occuper de la capacité à être présent ramène simplement la personne à la version non médicamentée du même état, c’est-à-dire à celui qu’elle fuyait. C’est aussi pourquoi le travail sur le trauma, l’EMDR notamment, y est souvent central plutôt qu’optionnel.
Le paradis se referme
La suite est la même dans toutes les addictions, et mérite d’être posée clairement, parce que presque personne ne croit que cela le concernera.
L’état qui venait facilement au début cesse de venir. La tolérance s’installe vite : la dose qui produisait le calme en produit moins, puis presque plus. La dissociation devient plus difficile à atteindre, et l’atteindre coûte davantage.
Le craving s’installe dans l’espace qui s’ouvre entre les prises. C’est un problème nouveau, qui n’existait pas avant la solution.
Puis le corps proteste. À côté des lésions vésicales, les usagers chroniques décrivent des douleurs abdominales sévères, ce qu’ils appellent les K-cramps, lesquelles deviennent leur propre motif de reprendre, la kétamine étant un anesthésique.
Et l’humeur, qui était très souvent la plainte initiale, se dégrade nettement. Pas un peu. Instable comme elle ne l’était pas, avec la mémoire et la concentration qui suivent.
La raison même de la prise est donc la première chose perdue. La personne se retrouve à consommer un produit pour une fonction qu’il ne remplit plus, tout en supportant l’ensemble des conséquences de l’avoir consommé. Ce n’est ni une faiblesse morale ni un manque de volonté. C’est la forme ordinaire de la dépendance, et c’est pourquoi le tu vois bien que ça ne marche même plus, arrête passe si complètement à côté.
Baudelaire parlait de paradis artificiels. La version clinique est plus brutale : le paradis artificiel devient un enfer réel.
Ce que le corps enregistre
La kétamine tient ses comptes dans la vessie, et c’est son atteinte la plus spécifique.
L’usage régulier peut provoquer une cystite kétaminique : pollakiurie et urgenturie intenses, avec des envies d’uriner qui peuvent atteindre trente à cinquante fois par jour, et une dilatation du rein retrouvée chez environ 30 % des patients. Sur les 411 cas français recensés, trente-six atteintes urinaires ont été identifiées, dont certaines ont conduit à une cystectomie et à une reconstruction vésicale. L’Association française d’urologie a publié des recommandations nationales sur cette prise en charge, ce qui dit assez que le problème n’est plus anecdotique.
Je l’écris platement puis je passe, parce que faire peur n’est pas un traitement et que la honte explique déjà largement pourquoi les gens arrivent tard. Le point cliniquement utile est l’inverse d’un avertissement : les symptômes peuvent s’améliorer si l’usage cesse tôt. Des douleurs en urinant, des urgences mictionnelles ou du sang dans les urines après un usage régulier justifient un avis médical maintenant, et non quand la situation sera devenue indiscutable.
Le fait gênant
La kétamine est aussi un médicament, et qui écrit honnêtement là-dessus doit le dire.
La kétamine et l’eskétamine sont utilisées en milieu encadré dans la dépression résistante : doses mesurées, surveillance, travail psychologique construit autour. Les personnes qui en consomment lourdement le savent souvent parfaitement, et l’objectent, non sans raison.
La distinction ne tient pas à la molécule. Elle tient à la dose, au cadre, et au fait qu’un travail soit mené ensuite. Une intervention encadrée destinée à ouvrir une fenêtre pour un travail psychique est autre chose que la prise solitaire d’un produit non dosé à trois heures du matin pour faire disparaître un ressenti. Mais l’argument est plus honnête, et porte mieux, s’il est posé en ces termes plutôt qu’en feignant d’ignorer l’usage médical.
Ce que comporte le soin
Le versant physique demande un avis médical, en particulier en présence de signes urinaires, et je le dis dès l’évaluation.
Le versant psychique commence par une question qu’on pose rarement à quelqu’un qui consomme de la kétamine : qu’est-ce que cela fait pour vous ? Non pas ce que cela vous fait, ce que tout le monde lui a déjà expliqué. Quel état cela supprime. Ce que cela rend supportable. Ce qui se passait dans les heures qui précèdent, les jours où c’est devenu nécessaire.
Arrêter est le début du travail, pas sa conclusion. Le chaos ne part pas avec le produit. Il faut quelqu’un pour rester assis à côté de la personne pendant qu’elle découvre si un ordre peut s’atteindre au lieu de s’acheter, et cela demande des séances hebdomadaires, avec le même clinicien, sur une durée honnête quant au temps que ces choses prennent.
J’ai écrit ailleurs qu’aider quelqu’un à arrêter est la partie facile, et que la partie difficile est de l’aider à construire quelque chose qui vaille la peine de rester abstinent. Avec la kétamine, je le formulerais un peu autrement. La partie difficile est d’aider quelqu’un à découvrir que son cosmos n’a jamais été dans le produit.
Les descriptions cliniques de cet article sont des composites, constituées à partir de la manière dont cet état se dit habituellement en consultation. Elles ne rapportent le cas de personne.
Dr Philippe Jacquet est psychothérapeute enregistré auprès de l’UKCP, analyste jungien et spécialiste de l’addiction formé à la méthode Hazelden. Il a travaillé neuf ans en centre résidentiel privé de traitement de l’addiction et supervise depuis plus de cinq ans des équipes cliniques en addictologie résidentielle et en clinique psychiatrique privée. Il reçoit en français et en anglais, à Londres et en visioconférence, pour le traitement de l’addiction.
Si la kétamine est devenue quelque chose que vous gérez plutôt que quelque chose que vous choisissez, une première conversation sert à regarder ce qui se passe réellement, et non à vous évaluer selon des critères.