Troubles alimentaires

La matrice des troubles alimentaires masculins

Cette page est écrite pour les cliniciens et les lecteurs intéressés par le cadre théorique. Si vous êtes un homme en difficulté avec la nourriture, l’exercice ou votre corps, commencez par Corps numéro 2 ou le complexe de Kronos.

Qu’est-ce que la matrice des troubles alimentaires masculins ?

La matrice des troubles alimentaires masculins est un cadre clinique introduit par le Dr Philippe Jacquet dans sa recherche doctorale à l’université d’Essex, The Devouring Kronos (2026). Elle identifie quatre positions qui reviennent dans le travail clinique avec des hommes souffrant de troubles alimentaires. La matrice n’est pas une typologie de patients : elle cartographie ce qui se passe entre deux personnes, ce qui surgit chez l’homme, et ce qui surgit chez le clinicien.

Elle a été élaborée spécifiquement pour les hommes, dans un champ où les modèles de traitement en usage ont été dérivés très majoritairement de populations féminines.

Les quatre positions :

  1. La honte
  2. L’identification et le modèle
  3. La figure du père
  4. La lutte de pouvoir

Pourquoi cette matrice existe

Dans les mots du Dr Jacquet :

Au fil des années de travail avec les troubles alimentaires, j’ai vu que travailler avec des hommes n’était pas la même chose que travailler avec des femmes. Dans la pièce, avec un patient masculin, des parties différentes de ma propre personnalité étaient activées. Je pouvais sentir des dynamiques inconscientes à l’œuvre, qui n’étaient pas aussi évidentes, ni aussi systématiques, avec les femmes. Ma recherche doctorale est née là, comme une tentative de comprendre ces dynamiques. J’ai d’abord supposé qu’elles avaient à voir avec la relation père-fils. Au cours de la recherche, j’en suis devenu convaincu.

Tout le doctorat a donc été une tentative de comprendre ce qui se passait réellement dans la pièce, et de construire des outils qu’un professionnel puisse utiliser pour le reconnaître au moment où cela se produit. Le besoin était pratique. Là où le clinicien ne comprend pas ce qui se joue inconsciemment, la thérapie peut s’interrompre tôt, sans que personne sache vraiment pourquoi.

Mais la perte la plus grande est plus silencieuse. Une part importante de la dynamique entre patient et analyste passe inaperçue, et avec elle un processus inconscient important du patient lui-même. Ce qui n’est pas reconnu dans la pièce ne peut pas être travaillé. L’homme s’en va, ou reste et stagne, et le matériel qui importait le plus n’a jamais été amené à la lumière.

Pourquoi ces positions ne sont pas des étiquettes

Les quatre positions décrivent ce qui surgit entre deux personnes. C’est tout leur intérêt.

Plus un clinicien comprend ce qui se joue, plus il peut le contenir, et plus le patient se sent contenu. La contenance n’est pas une posture que l’on adopte : elle est le produit de la compréhension. La matrice est un instrument pour la renforcer, en rendant visibles les dynamiques qui, autrement, travaillent dans l’ombre.

Comment la matrice a été construite : la pièce comme laboratoire

La matrice a été élaborée selon la méthodologie du cas unique établie par R.D. Hinshelwood dans Research on the Couch: Single-case Studies, Subjectivity and Psychoanalytic Knowledge (Routledge, 2013). L’argument de Hinshelwood est que le matériel clinique constitue en lui-même une donnée de recherche, et que le cas unique, correctement traité, peut éprouver une théorie psychanalytique plutôt que simplement l’illustrer.

Sur ce modèle, la pièce devient un laboratoire, et la relation analytique est placée sous le microscope. La procédure consiste à établir un repère : ce que la théorie prédit devoir apparaître. Puis deux choses sont observées en parallèle. D’abord le comportement du patient : ce qu’il apporte, met en acte et répète. Ensuite ce que ressent le thérapeute, le contre-transfert étant consigné comme donnée et non écarté comme parasite. C’est l’interaction des deux, le matériel du patient et la réponse de l’analyste survenant ensemble comme prédit, qui valide l’opérationnalisation d’un concept.

Les quatre positions

1. La honte

La conviction silencieuse que sa souffrance et son corps sont fondamentalement mauvais. Chez un homme, la honte est double : la honte de la maladie, et la honte d’avoir ce que la culture appelle une maladie de femme. C’est pourquoi il s’entraîne au lieu de parler, pourquoi le trouble se déguise en discipline, et pourquoi il peut passer des années à présenter le problème comme étant tout sauf ce qu’il est.

2. L’identification et le modèle

Un garçon devient ce qu’il a vu. Le père est l’image par laquelle un fils apprend ce qu’est un homme, le modèle même de la masculinité, et le fils a besoin d’un père dont il puisse identifier le corps : un corps réel, imparfait, habité, suffisamment en paix avec lui-même. Là où cette identification n’est pas disponible, les corps de la culture se précipitent pour combler le vide : le héros, l’homme fort, le jeune dieu.

3. La figure du père

Quand le besoin archétypal du père reste insatisfait, l’homme cherche une identité là où l’identité peut se fabriquer : dans son corps, ou dans l’addiction. C’est le territoire du complexe de Kronos et de la poursuite du Corps numéro 2. Le trouble, ici, ne porte pas sur la nourriture : c’est une tentative de se faire père à soi-même.

4. La lutte de pouvoir

Le trouble devient le seul endroit où l’homme peut exercer un pouvoir. La vie peut être incontrôlable, le passé hors d’atteinte, l’avenir effrayant, mais le corps obéit : ce qui y entre, comment il s’entraîne, ce qu’il pèse. La restriction, les vomissements, l’exercice compulsif ne sont pas vécus comme une maladie mais comme une souveraineté, le dernier territoire qu’il gouverne. C’est pourquoi la confrontation échoue : attaquer le trouble, c’est attaquer le seul pouvoir qui lui reste.

Chaque position a un mouvement correspondant chez le clinicien. Ces indicateurs, et la façon dont ils orientent le travail clinique, sont exposés dans la thèse doctorale et développés dans un livre en préparation.

En quoi la matrice diffère d’autres cadres

Ce n’est pas un instrument diagnostique. Les outils de dépistage et de sévérité évaluent le trouble chez le patient. La matrice concerne ce qui se passe entre le patient et le clinicien. Les deux répondent à des questions différentes.

Ce n’est pas une typologie de patients. Un homme n’est pas un patient « honte » ou un patient « lutte de pouvoir ». Il occupe une position, propriété de la rencontre, qui peut changer au cours d’une même séance.

Ce n’est pas un modèle par stades. Des cadres comme les stades du changement décrivent une séquence que le patient traverse. La matrice n’a ni séquence ni point d’arrivée.

Ce n’est pas une théorie générale du contre-transfert. L’usage de l’expérience de l’analyste comme donnée est établi depuis longtemps. Ce que la matrice ajoute est la spécificité : quelles dynamiques reviennent dans cette population, et ce que chacune demande au clinicien d’entendre en premier.

À qui elle s’adresse

Elle a été écrite pour les cliniciens qui travaillent avec des hommes, y compris ceux dont la formation s’est construite sur des présentations féminines. Les hommes eux-mêmes, et leurs proches, y reconnaissent souvent les positions, mais la matrice n’est pas un outil d’auto-évaluation et ne peut pas être utilisée comme tel.


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Men Who Heal est le cabinet du Dr Jacquet dédié aux troubles alimentaires des hommes, où la matrice informe l’approche clinique : menwhoheal.com. Pour discuter d’un travail clinique, d’une supervision, ou organiser une consultation, contactez le cabinet.

Sources : Jacquet, P. (2026) The Devouring Kronos. Thèse doctorale, université d’Essex. · Hinshelwood, R.D. (2013) Research on the Couch. Londres : Routledge.

Cette page est éducative et ne remplace pas une évaluation ou un traitement individuels.

Philippe Jacquet est psychothérapeute et analyste jungien basé à Londres avec plus de 25 ans d'expérience clinique. En savoir plus sur ce service →