Réflexion
La blessure maternelle : une blessure de l'être
L’expression « blessure maternelle », ou blessure de la mère, est un raccourci moderne : ce n’est pas un terme de Jung. Mais la psychologie jungienne lui donne une profondeur que les versions d’internet n’ont pas, car Jung a vu quelque chose d’original : derrière chaque mère, il y a trois couches, et la blessure vit entre elles.
Les trois couches
Il y a la mère personnelle : l’être humain, avec son histoire et ses limites. Il y a l’imago maternelle, l’image intérieure que l’enfant construit, et qui devient le complexe maternel qu’il portera toute sa vie. Et derrière les deux se tient l’archétype : la Grande Mère, le modèle du maternel lui-même, que chaque psyché humaine attend avant même d’avoir rencontré quiconque.
Voici la clé : l’enfant ne rencontre jamais l’archétype à l’état pur. L’archétype porte une énergie énorme, bien plus qu’un enfant ne pourrait en supporter sans dilution. L’enfant le rencontre à travers le parent. Le travail du parent, largement inconscient, est de médiatiser l’archétype humainement : donner au modèle infini un visage humain, une échelle humaine, une chaleur humaine.
Et la blessure est précise. La blessure, c’est là où la médiation échoue. L’enfant est alors laissé soit affamé de l’archétype, soit exposé à son énergie brute. Les deux sont des blessures ; elles ont simplement des formes opposées.
Une blessure de l’être
L’archétype maternel porte la contenance, le corps, l’Eros, la nourriture, l’appartenance : le sol même de l’existence. C’est pourquoi j’appelle la blessure maternelle une blessure de l’être. Pas une blessure dans ce que vous faites : une blessure dans le sol sur lequel vous vous tenez.
Erich Neumann, le plus systématique des élèves de Jung, a cartographié la Grande Mère dans ses deux pôles : la Bonne Mère qui nourrit, contient et tient, et la Mère Terrible qui dévore. Dans le cabinet, ces pôles apparaissent comme les deux formes de la blessure. Trop peu de mère : l’absence, la froideur, une mère déprimée ou indisponible, et le sol ne se forme jamais ; l’adulte se tient sur du vide, et il appelle cela de l’anxiété. Trop de mère : l’aspiration dévorante, la mère qui avale l’existence séparée de l’enfant, et le sol devient des sables mouvants. J’ai écrit ailleurs sur la mère dévorante ; elle est un pôle exactement de ceci.
Le plan de construction
Que produit la blessure dans la vie adulte ? Un plan de construction. Pour un homme, la mère devient le modèle de la femme qu’il cherchera, ou qu’il passera sa vie à fuir ; dans les deux cas, elle est la référence. Et pour les hommes comme pour les femmes, il y a une loi plus discrète que je vois constamment dans ma pratique : nous avons tendance à épouser un partenaire qui a la même texture émotionnelle que le parent du sexe opposé. Le nouveau partenaire ressemble à un progrès, et à bien des égards en est un. La surface est différente. La texture est invariante.
Comme le dit un vieil adage analytique : on choisit la personne dont les dents s’ajustent à notre blessure. Cela semble cruel, mais observez votre propre histoire avant de le rejeter. L’être humain aime souffrir d’une manière familière ; la souffrance familière, pour l’inconscient, a le goût de la maison.
La guérison : derrière la mère, l’archétype
Maintenant la bonne nouvelle, et c’est la nouvelle proprement jungienne : la mère personnelle a peut-être échoué, mais l’archétype qu’elle n’a pas su médiatiser est toujours là, et il reste accessible. L’analyse peut contourner la blessure pour aller à la source.
Je me souviens d’une femme dont la mère n’avait pas été nourrissante. Au cours de son analyse, elle s’est mise à la permaculture, de toutes choses : une façon de cultiver la nourriture fondée sur le soin, la patience et le respect entre les vivants. Regardez ce que la psyché avait trouvé. La Terre Mère elle-même, l’archétype, la nourrissant là où la mère personnelle n’avait pas pu. Personne ne le lui avait prescrit ; l’inconscient, quand on lui fait de la place, est allé chercher le modèle maternel sous une forme qui pouvait réellement l’atteindre.
Et il y a un second chemin, à l’intérieur même du cabinet. L’analyste, homme ou femme, a intériorisé son propre complexe maternel et son propre complexe paternel. Dans la relation analytique, il peut y puiser pour offrir au patient un complexe maternel plus fonctionnel que celui que l’enfance a installé : une contenance qui tient sans avaler, une attention qui nourrit sans exiger. La relation devient la nouvelle médiation. Lentement, l’image intérieure se reconstruit, et avec elle le sol.
Une grande partie de ce matériau vit dans l’ombre, car un enfant n’a pas le droit de savoir ce que sa mère n’a pas pu donner. C’est le territoire du travail sur l’ombre.
Je reçois, en français et en anglais, à Harley Street à Londres, à Paris, et en visioconférence sécurisée. Un premier entretien est confidentiel et sans engagement. Prendre rendez-vous.
Voir aussi la blessure paternelle, la parentification, manger ses émotions, et le travail sur le trauma. Pour l’approfondissement archétypal, en anglais : the devouring mother et shadow work therapy, sur mon site jungien jungian-confrerie.com.