Réflexion
La blessure paternelle : une blessure du devenir
J’ai écrit ailleurs que la blessure maternelle est une blessure de l’être. La blessure paternelle, ou blessure du père, est son pendant : une blessure du devenir. Pour le voir, il faut les trois couches de Jung : le père personnel, l’imago paternelle qui devient le complexe intérieur, et derrière les deux l’archétype du père, le modèle du paternel que chaque psyché attend. L’enfant ne rencontre jamais l’archétype directement ; le travail du père est de le médiatiser humainement. La blessure, c’est là où cette médiation échoue, laissant l’enfant affamé du principe paternel, ou écrasé sous sa force brute.
Ce que le père porte
L’archétype paternel porte le logos, l’ordre, la limite, l’esprit : le monde au-delà de la mère. Et il porte une chose de plus, la plus facilement oubliée : la bénédiction. Le père est celui qui confirme l’enfant, qui l’appelle hors de la sphère maternelle vers sa propre identité. Tu es capable. Tu es des nôtres. Je suis fier de toi. Les auteurs jungiens, de James Hollis à Luigi Zoja, ont décrit les hommes modernes comme affamés précisément ici : des pères présents dans la maison et absents dans la bénédiction, et aucune initiation nulle part pour les remplacer.
La blessure a donc, ici aussi, deux formes. Trop peu de père : le père absent, ou le père présent qui ne prononce jamais la bénédiction, et l’enfant attend, parfois jusqu’à ses soixante ans, une confirmation qui ne vient jamais. Trop de père : le dictateur, l’ordre devenu tyrannie, la limite devenue cage, et le devenir de l’enfant n’est pas non appelé mais interdit. Le mythe a nommé ce père depuis longtemps : Kronos, qui dévore ses enfants parce qu’il craint d’être dépassé. Le dictateur, c’est Kronos en costume ; ce qu’il avale, c’est le devenir de l’enfant.
Le plan de construction
Le père enseigne au fils, que l’un ou l’autre le veuille ou non, le type d’homme qu’il deviendra. Cela se fait par comparaison : le fils voudra devenir comme son père, ou voudra par-dessus tout ne pas devenir comme son père, et les deux sont des vies vécues en référence à lui. Pour une fille, le père est le modèle des hommes, et de ce que l’amour d’un homme fait ressentir. Dans ma pratique, je vois la même histoire encore et encore : une femme dont le père était émotionnellement absent, qui a désiré le lien toute son enfance, et qui finit mariée à un mari exactement aussi émotionnellement absent que le père. Le costume change ; la texture, non.
La famille installe aussi ce qu’est une relation : ce qui est normal, ce qui est dangereux. Je me souviens d’un patient anglais d’un milieu très traditionnel, dont l’épouse venait d’une autre culture. Chaque fois qu’elle élevait la voix, il entrait en crise, convaincu que le mariage se terminait, parce que dans le monde où il avait grandi, on ne se disputait tout simplement pas. Personne ne lui avait jamais montré que deux personnes peuvent élever la voix et rester en sécurité. Cela aussi, c’est le monde du père : les règles de l’engagement, apprises avant que nous sachions que nous apprenions.
La guérison : la bénédiction peut encore se trouver
Le père personnel ne prononcera peut-être jamais la bénédiction. L’archétype derrière lui le peut encore. En analyse, la psyché retrouve son chemin vers le modèle paternel lui-même : par les mentors, par les passages initiatiques que la vie adulte offre encore si on les rencontre consciemment, par la figure que Jung appelait le vieux sage, qui apparaît dans les rêves précisément quand le modèle paternel commence à se consteller.
Et la relation analytique elle-même porte le second chemin. L’analyste, homme ou femme, a intériorisé son propre complexe paternel, et peut y puiser pour offrir au patient un complexe plus fonctionnel : la limite sans la tyrannie, l’ordre sans le mépris, et la bénédiction, enfin prononcée par quelqu’un qui a autorité pour la prononcer. J’ai vu des hommes adultes pleurer à une phrase que leur père n’a jamais dite. Ce n’est pas de la faiblesse ; c’est la blessure enfin atteinte.
Une grande partie du matériau paternel d’un homme vit dans l’ombre, gardée par la loyauté. C’est le territoire du travail sur l’ombre.
Je reçois, en français et en anglais, à Harley Street à Londres, à Paris, et en visioconférence sécurisée. Un premier entretien est confidentiel et sans engagement. Prendre rendez-vous.
Voir aussi la blessure maternelle, la parentification, le triangle de Karpman, et le travail sur le trauma. Pour l’approfondissement archétypal, en anglais : shadow work therapy, sur mon site jungien jungian-confrerie.com.