Réflexion
La parentification : l'enfant qui a été le parent
La parentification est une inversion : l’enfant prend le rôle du parent, et le parent celui de l’enfant. Cela peut être matériel : l’enfant qui fait tourner la maison, qui élève ses frères et sœurs, qui gère les factures à onze ans. Et cela peut être émotionnel, plus invisible et souvent plus lourd : l’enfant qui devient le confident de sa mère, le thérapeute de son père, le conseiller conjugal de leurs disputes, le gardien de l’humeur de la maison.
Personne ne le décide. Un parent dépassé, malade, dépressif, dépendant, ou simplement seul, s’appuie sur l’enfant qui est là. Et l’enfant, lui, ne refuse jamais : il ne sait pas encore que ce n’est pas son rôle, et il découvre que porter lui vaut de l’amour. C’est souvent l’aîné qui est choisi, et plus souvent encore l’aînée. J’ai décrit ailleurs ces enfants entraînés comme des ninjas à lire l’atmosphère de la maison, et cette petite fille en veille permanente de peur que sa mère ne se suicide : la parentification est le nom de leur enfance.
La partenaire de substitution
Je me souviens d’une patiente dont le père était parti. Sa mère avait sombré dans la dépression, puis dans l’alcool. Et la fille était là. Elle écoutait, le soir, les peines de sa mère ; elle la couchait, elle surveillait les bouteilles, elle prenait soin d’elle. Sans que personne ne le décide, elle était devenue la partenaire de substitution : la confidente, le soutien, l’adulte du foyer. Elle était enfant, et elle tenait le rôle que le père avait laissé vide. Les détails ont été modifiés pour préserver l’anonymat.
Ce que cela produit chez l’adulte
L’enfant parentifié devient un adulte reconnaissable. Hyper-responsable : il porte tout, prévoit tout, et la charge mentale lui semble naturelle puisqu’elle est son habitat depuis toujours. Très compétent, et il faut le dire, car c’est réel : ces enfants font des adultes d’une maturité, d’une fiabilité et d’une capacité remarquables. Mais à un prix précis.
Il ne sait pas recevoir : on l’a formé à donner, et l’aide qu’on lui offre le met mal à l’aise, presque en danger. Il choisit des partenaires à porter, et se retrouve dans le syndrome du sauveur, dont la racine est exactement celle-ci : ma valeur vient de réparer les autres. Il porte une colère ancienne, enfouie sous la loyauté, car on ne peut pas en vouloir ouvertement à un parent qu’on a passé son enfance à protéger. Et il porte un deuil qui n’a jamais été fait : celui de l’enfance qu’il n’a pas eue.
Le travail : rendre le fardeau, faire le deuil, apprendre à recevoir
Le travail commence par une phrase que l’adulte parentifié met longtemps à pouvoir dire : ce n’était pas mon rôle. Non pas pour accuser ses parents, qui étaient le plus souvent débordés plutôt que malveillants, mais pour remettre les choses à leur place : un enfant n’est pas l’auteur de l’équilibre familial.
Vient ensuite le deuil : pleurer l’enfance qui n’a pas eu lieu, les jeux qu’on n’a pas joués, l’insouciance qu’on n’a pas connue. C’est un vrai deuil, et il libère ce qu’il traverse.
Puis l’apprentissage le plus étrange : recevoir. Se laisser aider, se laisser porter, sans culpabilité et sans dette. Pour l’ancien enfant parentifié, recevoir est plus difficile que donner, et c’est précisément pour cela que c’est le chemin.
Et la relation thérapeutique elle-même joue ici un rôle particulier : elle est souvent le premier endroit où cette personne est enfin celle dont on s’occupe. Beaucoup pleurent la première fois qu’ils le sentent. C’est le début du travail, pas sa fin.
Je reçois, en français et en anglais, à Harley Street à Londres, à Paris, et en visioconférence sécurisée. Voir aussi l’hyperempathie et la charge mentale, le syndrome du sauveur, la dépendance affective, et le travail sur le trauma. Prendre rendez-vous.