Réflexion
L'hyperempathie et la charge mentale : porter le monde comme Atlas
Le mythe, c’est Atlas. Condamné à porter le monde sur ses épaules. Imaginez maintenant la charge mentale : ce fardeau invisible, constant, cognitif et émotionnel, de gérer tout pour tout le monde. Planifier, s’inquiéter, se souvenir, anticiper les besoins de chacun. Atlas porte un fardeau écrasant, sans fin, que les autres ne voient pas ou ne comprennent pas vraiment. Vous seul empêchez tout de s’effondrer. La personne hyperempathique vit exactement cela.
Et il faut se rappeler d’où vient le fardeau d’Atlas : c’est une punition. Chez l’hyperempathique aussi. Son empathie et sa loyauté, ses plus belles qualités, sont devenues sa condamnation : porter le monde.
À quoi cela ressemble
L’hyperempathie est une empathie sans frontières : ressentir pour tous et tout, jusque dans son propre corps.
Une femme me disait : quand mon fils a mal à la tête, je dois prendre une aspirine. Nous étions au point où l’empathie devient somatisation : le corps de l’un souffre dans le corps de l’autre.
Une autre cliente avait pris le métro. Un inconnu lui avait parlé de ses difficultés avec sa fille. Elle est arrivée en séance inquiète : j’aurais pu l’aider, j’ai eu une idée après coup, je suis retournée le chercher dans la station, je ne l’ai pas retrouvé. Voilà l’hyperempathie : le souci de tout et de tous, jusqu’à chercher un inconnu dans une station de métro pour lui apporter une solution.
La conséquence est double : le fardeau épuise, et il isole. La personne est forte, et piégée. Forte, parce qu’elle porte réellement beaucoup ; piégée, parce que personne ne voit ce qu’elle porte, et qu’elle ne sait pas le poser.
Et la forme la plus connue de la charge mentale est domestique : celle qui, dans un couple, tient seule le calendrier invisible de la famille, les repas, les rendez-vous, les cadeaux, les fournitures scolaires, pendant que l’autre « aide quand on lui demande ». Je la vois chaque semaine en consultation de couple, et elle est le plus souvent, pas toujours, portée par les femmes.
Le seul bénéfice du fardeau
Il faut dire une chose que l’hyperempathique n’aime pas entendre, et qui le libère : s’inquiéter des problèmes de tous les autres est aussi une façon d’éviter les siens. C’est l’un des seuls bénéfices du fardeau. Tant qu’Atlas tient le ciel, il n’a pas à regarder ses propres pieds. L’inquiétude pour autrui est une occupation à plein temps qui dispense, très efficacement, de sa propre vie intérieure.
L’entraînement : des ninjas de l’ambiance
D’où cela vient-il ? Très souvent d’un entraînement commencé très jeune. Certains enfants sont entraînés, comme des ninjas, à lire ce que ressentent tous les gens autour d’eux. Être accordé à la pièce, à l’atmosphère, parce que maman est dépressive, ou alcoolique, ou que papa peut devenir très violent dans sa colère : pour ces enfants, l’attunement n’est pas un don, c’est une nécessité de survie. Ils sont entraînés à s’inquiéter pour les gens autour d’eux.
Une cliente me l’a dit en une phrase : j’étais en veille permanente avec ma mère, parce que j’avais tout le temps peur qu’elle se suicide. Un enfant qui monte cette garde-là ne l’abandonne pas en devenant adulte. Il change simplement de monde à porter.
Un monde sans les outils
Il y a enfin une couche culturelle et collective. Nous vivons dans un monde individualiste mais hyperconnecté : les réseaux sociaux, la disponibilité vingt-quatre heures sur vingt-quatre. L’empathie y devient écrasante, parce que nous recevons la souffrance du monde entier en continu, sans les outils culturels pour la traiter. Les sociétés traditionnelles donnaient des formes au souci de l’autre : des rituels, des rôles, des limites. Nous avons gardé le flux, et perdu les formes.
Le travail : poser le monde sans le lâcher
Que fait-on, alors ? Quatre mouvements.
Réclamer ses propres besoins et ses propres émotions : l’hyperempathique sait tout de ce que ressentent les autres et presque rien de ce qu’il ressent, et le travail commence par retourner l’antenne vers soi, ce qui rejoint le travail sur l’alexithymie et sur l’hypersensibilité.
Rendre la charge invisible visible, et la partager : la charge mentale tient son pouvoir de son invisibilité. Nommée, listée, montrée, elle devient négociable ; et ce qui est négociable peut être partagé.
Intégrer l’archétype du porteur sans le sacrifice de soi : il ne s’agit pas de cesser de porter, car porter est aussi une grandeur ; il s’agit de porter ce qui est à soi, de choisir ce que l’on porte, et de ne plus confondre aimer et se sacrifier.
Et réguler le système nerveux, car une partie du fardeau est physiologique : le corps de l’hyperempathique est en alerte depuis l’enfance, et il se soigne aussi par le corps, la respiration, l’ancrage, le travail somatique.
Atlas n’a jamais eu le choix. Vous, si. C’est toute la différence, et c’est tout le travail.
Je reçois, en français et en anglais, à Harley Street à Londres, à Paris, et en visioconférence sécurisée. Voir aussi l’hypersensibilité, le burn-out, la peur de l’abandon, et l’alexithymie. Prendre rendez-vous.
Quand porter devient sauver : Le syndrome du sauveur.
Le nom de cette enfance-là : La parentification, l’enfant qui a été le parent.